journal de bord - L’ordre selon Céline
L’ordre selon Céline
Depuis l'escale d'Abu Dhabi, un nouveau poste a fait son apparition sur Tara : celui d'ingénieur biologie, incarné par Céline Dimier, pour tenir une comptabilité serrée de tout le matériel voué à la recherche.
Des filtres, des tubes, des pipettes, et puis des flasques, et encore des flacons, et puis aussi des gants, sans oublier des produits chimiques en tous genres : réactifs, fixateurs, conservateurs… Cet inventaire à la Prévert, qui est le quotidien de l'activité scientifique à bord, c'est désormais le domaine réservé de Céline Dimier, dépêchée par la station biologique de Roscoff pour assurer un meilleur suivi de la consommation des produits nécessaires aux prélèvements et à leur conditionnement, et de la production d'échantillons qui seront envoyés en laboratoire.
Il était temps ! Tara entame sa tournée mondiale des océans, allonge la foulée et les étapes comme celle qu'elle effectue en ce moment entre Mascate et Mumbaï (normalement 2 semaines, un record depuis le départ de l'aventure à Lorient en septembre dernier !), et ne s'autorise plus la moindre approximation. Jusque là, pas de gros souci, mais la gestion quelque peu erratique des stocks, laissée à la responsabilité des différents chercheurs sur leur propre domaine de travail, a montré ses limites. « J'ai retrouvé des produits périmés parce qu'ils n'avaient pas été conservés comme il faut, explique Céline, et il manquait des produits chimiques que l'on pensait trouver à bord parce que l'inventaire était incomplet ».
Pour éviter ce gâchis, mais pour éviter surtout de mettre en péril des prélèvements et en aval un ensemble d'analyses unique mais coûteux, la fée Céline est venue remettre de l'ordre dans tout cela et systématiser un inventaire sur lequel, telle la partie invisible de l'iceberg, repose la bonne marche du protocole de recherche scientifique.
Armée d'un grand classeur, puis d'une réserve de vignettes imprimées de code barre, il lui a fallu d'abord - pendant près d'une semaine ! - sortir, répertorier et ranger pas moins de 25 caisses de produits divers, entassés dans la cale avant, et trier une bonne dizaine de produits chimiques différents, contenus dans des récipients allant des aliquots de 5 microlitres aux bidons de 5 litres…
Désormais, tout produit pris dans la réserve est noté, un bilan est fait à la fin de chaque journée de prélèvement pour les petites doses et chaque fin de semaine l'état des stocks est comptabilisé, de manière à pouvoir passer commande pour remplacer les manquants dès l'arrivée à l'escale. Auparavant, un responsable scientifique venu d'Europe à chaque escale faisait ce travail ponctuellement, et comblait la différence à celle d'après… Car tout le matériel vient d'Europe (et certains produits ne passent la douane qu'en quantité limitée, il ne faut donc pas être pris de court).
Que l'on songe qu'une seule station de prélèvement longue (quand la sonde CTD, ou ''rosette'', plonge à plusieurs centaines de mètres de profondeur) permet la récolte de plus de 200 échantillons, et on comprendra l'importance d'inventorier aussi rigoureusement les fruits de cette moisson que ce qui permet de les emmagasiner. « Certains sont conservés à température ambiante, certains le sont à 4° C dans un réfrigérateur simple, d'autres à -20° C dans un congélateur, et les derniers sont cryogénisés* dans l'azote liquide à -196° C », énumère Céline. D'où l'importance qu'il y a à surveiller la stricte observation des protocoles de prélèvement, qui garantira l'infaillibilité des analyses faites dans les différents laboratoires européens partenaires.
C'est le travail de Céline Dimier, qui n'en continue pas moins à participer aux prélèvements d'échantillons de toutes sortes avec ses collègues, parce que les journées de prélèvement sont longues et bien remplies, et il ne manque pas de spécialistes pour mener à bien cette tâche fastidieuse.
Jérôme Bastion
* Technique de conservation à très basses températures.