Iles Salomon : dans l’oeil du cyclone climatique ? | Tara, un voilier pour la planète

Iles Salomon : dans l’oeil du cyclone climatique ?

© Vincent Hilaire / Tara Expeditions Foundation

24 octobre 2017

Depuis Honiara capitale des Iles Salomon et probablement jusqu’à Kimbe Bay (Papouasie-Nouvelle-Guinée), nous accueillons à bord de Tara un observateur salomonais : Joe Frazer Piduru.

Cet homme souriant de 43 ans né dans la province de Choiseul, l’une des grandes iles de l’archipel, est un marin professionnel. Titulaire du brevet de capitaine Classe 4 obtenu à l’école de marine marchande d’Honiara, Joe travaille pour la SIMSA (Salomon Islands Maritime Safety Administration), l’équivalent des Affaires Maritimes en France.

 

Tara est au mouillage à quelques centaines de mètres d’une forêt de palmiers qui donne presque sur la plage. De leurs cimes s’échappent, par endroits, des volutes de fumée. Une tribu vit là. Plus loin, sur l’eau, des hommes en pirogue pêchent.

Alors que la nouvelle équipe scientifique prépare sa première plongée ici à 40 miles nautiques* au nord-ouest d’Honiara, à travers ses lunettes de soleil noire rectangulaires, un nouveau venu regarde discrètement cette scène : le chargement du tender 16R, l’annexe pneumatique, l’un des rituels de l’expédition Tara Pacific orchestré par les marins à l’aide de la grue.

Ce leg Salomon-Papouasie ne fait que commencer, l’occasion de faire un peu plus ample connaissance avec Joe et lui poser quelques questions.

 

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Joe Frazer Piduru prend son premier quart  © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Plusieurs centaines d’iles composent l’archipel des Salomon, de laquelle venez vous ?

« Je suis né dans la province de Choiseul, comme mes parents. Notre tribu dispose d’une île le long de la côte de Choiseul, c’est notre territoire coutumier. Cette ile s’appelle Zenoa Island. Nous avons réussi à la faire classer en aire marine protégée depuis 2010 et nous attendons maintenant de bénéficier d’un programme de conservation. »

 

Pourquoi avoir fait ces démarches pour protéger votre île ?

« Nous voulons protéger Zenoa et toutes les espèces qui y vivent, mais aussi les récifs. Nous faisons cela pour le futur, pour qu’il y ait un futur. Depuis quelques années, nous observons la disparition de nombreuses espèces de poissons. Nous ne savons pas pourquoi. C’est peut-être le changement climatique ou la surpêche ou la surexploitation de nos ressources forestières, les trois conjugués ?

 

La surpêche, le changement climatique on en découvre un peu plus les conséquences chaque jour dans le monde. Mais la surexploitation forestière en quoi impacte-t-elle la mer, les récifs par exemple ?

La première des perturbations vient de la hausse très importante du trafic maritime.  De nombreux cargos en provenance de la Malaisie viennent charger le bois ici, très souvent près de la côte sans structure portuaire particulière. Ils veulent éviter aussi de payer les taxes portuaires alors ils sont au mouillage et détruisent les fonds avec leurs ancres. Ensuite, l’exploitation forestière génère des quantités très importantes de boues. Ces boues dévalent ensuite les pentes, emportées par les rivières, avant de se jeter dans la mer. Cela entraine une pollution massive et détruit l’écosystème. Ces boues sont chargées en huile, en hydrocarbures de toutes sortes. L’exploitation de l’or entraine d’autres nuisances avec les mines et le déversement dans nos eaux côtières de produits chimiques lourds.

Le problème c’est que toutes les iles de notre archipel ont ce type d’exploitation. Cela fait 40 ans que l’on coupe du bois ici, que l’on coupe ces arbres qui absorbent le C02 et relâchent de l’oxygène, qu’on pollue la mer ».

 

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Carcasses de bateaux victimes du cyclone PAM en 2015, près du port d’Honaria © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Que font les autorités face à cette situation ?

« Nous voulons arrêter cette horreur. Le problème du logging **, c’est la corruption. Dans les ministères ici, tout le monde est prêt à signer un papier d’autorisation d’exploitation contre des pots-de-vin. Le gouvernement a seulement réussi à classer moins de 10 essences de bois en 40 ans. Si on ne protège pas plus nos forêts nous allons la détruire mais aussi nos lagons, nos récifs et toute leur biodiversité. Je suis sûr en plus que cette déforestation a des conséquences sur notre climat ici. »

 

Quelles évolutions notez-vous ces dernières années pour votre climat ? Rappelons qu’il y a eu le cyclone PAM en 2015.

« De nos anciens nous avons hérité une connaissance de nos climats locaux, mais maintenant ça ne marche plus. Aujourd’hui il fait un grand soleil et demain il peut y avoir un cyclone. Nous sommes affectés par des changements climatiques, notre climat n’est plus stable comme avant.

Pour le cyclone PAM, il a surtout touché les Vanuatu et la partie Est de l’archipel, la province de Temotu. Ici, nous l’avons moins subi.

Mais maintenant, deux ans plus tard, avec l’envoi massif des navires d’approvisionnement après le drame, heureusement tout est rentré dans l’ordre. La seule chose qui s’est améliorée après le drame, c’est que maintenant nous avons des téléphones portables pour prévenir les populations. Nous avons des stations météorologiques dans les 9 provinces, mais elles ne marchent pas toutes.

 

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Joe Frazer Piduru, observateur de la SIMSA, l’équivalent des affaires maritimes aux Salomon © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions 

 

Une autre manifestation des conséquences du changement climatique, c’est que nous commençons à voir des îles disparaître. La première a disparu en 1999, dans l’archipel des Russel Islands, à cause de la montée des eaux et de ces violentes tempêtes tropicales.

Notre situation est très mauvaise, nous sommes piégés. Quand j’étais petit, je regardais sous l’eau, tout était ok. Je nageais au milieu des poissons, je jouais dans des eaux cristallines. Mais personne ne nous appris à protéger nos forêts, nos poissons, nos coraux. Il faut que ça change, que nous changions ».

 

Vincent Hilaire

 

 

* 70 kilomètres

** Exploitation forestière

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