L’Océan sur écoute

© P.DeParscau/Tara Expéditions

2 juillet 2015

François Aurat (second capitaine) et Louis Wimotte (électricien) testent l’hydrophone avant sa mise à l’eau

François Aurat (second capitaine) et Louis Wilmotte (électricien) testent l’hydrophone avant sa mise à l’eau

Après plusieurs miles de navigation au large des côtes anglaises, TARA a profité de 20 nœuds de vent de sud pour couper ses moteurs et faire rouler sa coque sur une houle bientôt écossaise. Un climat propice aux rencontres, comme ce fut le cas hier avec un groupe de cinq dauphins de Risso venus saluer l’étrave dans une eau turquoise. Une présence animale souvent observée par TARA et qui, durant cette campagne nordique, sera pour la première fois écoutée. Pour cette opération, l’équipage a embarqué à Rouen un dispositif singulier : l’hydrophone. Un micro aquatique, cinquante mètres de câble et un enregistreur : un kit rudimentaire dont l’efficacité avait déjà pu être mise à l’épreuve par un duo bien connu des taranautes : Louis Wilmotte, électricien du bord et Douglas Couet, étudiant en océanographie. Une équipe à nouveau réunie à bord lors de notre trajet le long de la côte bretonne et qui avait mené ensemble l’aventure MareNostrum.

Arrivée de l'équipage MareNostrum à Istanbul après 14 mois de mer

Arrivée de l’équipage MareNostrum à Istanbul après 14 mois de mer

« C’était un challenge sportif et humain de relier Gibraltar et Istanbul en kayak de mer, m’expliquait Doug au large du Cotentin. On a mis 14 mois en autonomie totale pour parcourir ces 8 500 kilomètres de côte et participer à la recherche sur le milieu marin. » MareNostrum embarque en effet sur leur kayak un modèle d’hydrophone développé par le Professeur Hervé Glotin de l’Université de Toulon.
« Dès qu’on le pouvait, on sortait l’hydrophone du kayak à 30 mètres de profondeur et pour enregistrer pendant quelques minutes les sons sous l’eau. Il n’y a pas beaucoup d’études qui ont été faites à ce sujet, tant pour l’étude des cétacés que pour le bruit anthropique, c’est-à-dire le bruit que produit l’homme sous l’eau ». Grâce à cette technique d’observation sonore, les scientifiques sont en mesure d’identifier toutes les espèces dîtes « vocalisantes », soit plus de soixante cétacés ainsi que certains mollusques et crustacés.  Contrairement aux observations en surface, l’hydrophone offre une surface et une profondeur de captage bien plus conséquente, jusqu’à plusieurs kilomètres pour l’enregistrement de certaines fréquences. Des sons parfois très identifiables comme le clic du cachalot que Doug me fait découvrir dans le casque. « Ce gros animal de plus de 20 mètres de long qui chasse le calamar dans les grandes profondeurs va seulement émettre ce petit son pour communiquer et se repérer sous l’eau ».  Sur l’onde sonore dessinée par ce son, les trois pics très rapprochés trahissent à coup sûr la présence d’un de ces cachalots dans la zone d’analyse.

Dauphins de Risso rencontrés par TARA au large de l’Angleterre

Lagénorhynques à bec blanc rencontrés par TARA au large de l’Angleterre

Ces échantillons ont permis un relevé inédit des bruits sous-marins sur tout le Nord de la Méditerranée. Grâce à la signature sonore de chaque espèce, les scientifiques ont pu identifier différentes populations présentes sur le parcours des deux kayakistes mais également quantifier la pollution sonore de ce milieu marin. « Les nuisances acoustiques, suivant leur niveau et leur fréquence, perturbent les communications inter-individu et donc la reproduction, analyse le professeur Glotin. Les bruits produits par l’homme perturbent aussi la chasse et donc l’alimentation des espèces ». Des cas de dauphins retrouvés échoués et les tympans percés en Adriatique mettent aussi en lumière des conséquences physiologiques possiblement liées à des bruits trop forts.  Cet impact sonore de l’homme sur la population marine pour l’instant encore à l’étude interroge pourtant certains élus sur l’état de leurs côtes. La municipalité de Villefranche-sur-Mer a ainsi commandé au Professeur Glotin et ses équipes une analyse sonore du port afin de mieux comprendre les effets du développement en surface sur la vie des profondeurs.

Chaque lieu d'enregistrement est soigneusement inscrit dans le carnet de bord de l'hydrophone

Chaque lieu d’enregistrement est soigneusement inscrit dans le carnet de bord de l’hydrophone

Dans la continuité de ces analyses, TARA va aussi participer à la collecte de nouveaux échantillons durant sa campagne dans les latitudes nord. « Avec ces prélèvements sonores, nous espérons pouvoir effectuer des analyses sur les structures des chants des baleines à bosse dans cette zone et collecter des données sur le comportement et la situation d’autres espèces que nous détecterons ». Une aventure scientifique qui promet de mobiliser l’équipage de TARA durant les semaines à venir, à l’écoute du monde du silence.

Pierre de Parscau

Ecouter les premiers sons enregistrés grâce à l’hydrophone :

Piste 1 : Chant d’une baleine à bosse

Piste 2 : Chant d’un cachalot

 

Articles associés