Naples, la ville aux deux visages

© Tara Expéditions

14 octobre 2014

L’équipage de Tara a eu une surprise lors de son escale à Naples, une heure avant d’appareiller pour Barcelone. Une dernière école s’est présentée lundi en fin de matinée sur le Molo San Vincenzo avec une trentaine d’élèves de l’école Fiorelli déguisés en Pulcinella (Polichinelle), ce comique illuminé de la fin du XVIIème siècle à l’origine du théâtre napolitain et de l’opéra bouffe.

Tenue blanche et masque noir en forme de bec d’oiseau, celui que portaient les médecins de la peste, Pulcinella représente la mort tout en l’exorcisant. C’est sur ce ton alarmiste que ces enfants se sont présentés au bateau en chantant la chanson « La ville de Pulcinella », qui décrit à la fois la beauté de Naples et ses horreurs (une tragédie se cache derrière l’apparence de la ville soleil, dit la chanson). Habillés en homme-sandwich double face, montrant les merveilles de leur ville devant, et ses cauchemars derrière, ils avaient tous soigneusement répété leur visite, se faisant les porte-paroles d’une contestation. En compagnie de leurs enseignants, ils n’avaient pas hésité à se faire photographier devant les monceaux d’ordures qui jalonnent toujours certains quartiers de cette métropole du sud de l’Italie.

Naples a toujours été différente des autres cités de la Péninsule. A l’origine de la ville, on raconte qu’il y avait les trois sirènes d’Ulysse et leurs chants. L’une d’entre elles se nommait Parthénope et était amoureuse du héros de l’Odyssée. Mais Ulysse la dédaigna. Parthénope se laissa mourir de chagrin. La légende dit que son corps fut découvert sur la plage où aujourd’hui se trouve le Catel dell’Ovo. Il se dit aussi que si Naples pue autant, c’est à cause de son cadavre…

Mais ces collégiens n’en sont pas restés là, entonnant à l’unisson « O guarracino », une des chansons les plus représentatives de la ville et découverte en 1750. Le «guarracino» est un poisson de Méditerranée, en français la castagnole, ou le trois queues, un poisson noir assez vilain, que l’auteur embarque dans un vrai vaudeville sous-marin. L’histoire raconte qu’une castagnole s’est mise en tête de se marier. Elle se met sur son trente-et-un et part à la recherche de l’âme sœur. Tombée amoureuse d’une sardine, elle provoque les foudres du petit thon, fiancé officiel de la sardine, et averti par une «vongola» de l’infidélité de sa promise. La chanson compte dix-neuf strophes et raconte comment tous les habitants de la mer rallient l’un ou l’autre camp. Cela se termine par la plus grosse bagarre sous-marine jamais imaginée. Le texte, très entraînant, cite près d’une centaine d’espèces différentes de poissons et crustacés, dont certains ont même disparu de la mémoire des pêcheurs. D’éminents spécialistes de la faune marine méditerranéenne se sont penchés, parfois en vain, sur les noms cités par cet auteur visiblement très calé en biologie. Car certains noms de poissons exprimés en dialecte napolitain du XVIIIe siècle ne trouvent toujours pas de correspondance en italien.

La fantaisie de l’histoire, la richesse de description des robes, des bijoux, mais aussi des comportements très caricaturaux, est une image fidèle du mode de vie que l’on trouvait dans cette ville considérée à l’époque comme une des trois plus grandes d’Europe (400 000 habitants), derrière Londres mais devant Paris. «Cette taxinomie musicale très raffinée incarne le reflet de la ville dans sa mer, expliquait il y a quelques années l’anthropologue Marino Niola. Le héros, «Guarracino», y est décrit comme le «guappo» (le beau), directement tiré du sens espagnol du terme». Une tarentelle qui est un symbole très profond de Naples, très différent du stéréotype superficiel du prétendu hymne «O sole mio». Les élèves de l’école Fiorelli ont tenu à nous faire partager leurs personnages mythiques, pour qu’on comprenne mieux leur ville et leurs craintes. Avec beaucoup d’émotion.

 

Dino Di Meo, à bord de Tara.

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