Paroles de correspondant | Tara, un voilier pour la planète

Paroles de correspondant

© P.DeParscau/Tara Expéditions

10 juin 2015

Paroles de correspondant

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Dans le ventre d’aluminium du TARA, le bureau du correspondant de bord tient tout autant du laboratoire que du refuge. Niché en contrebas du carré, cet espace partagé avec le bureau du capitaine a vu se relayer depuis plus de dix ans des raconteurs du bord qui y ont tenu leur quart de plume. Chacun aura laissé son empreinte dans les pages du journal de bord pour mettre des mots et des images sur les aventures du TARA et permettre aux lecteurs de prendre part à ces expéditions hors normes. Des récits qui pour leurs auteurs se sont changés en souvenirs et un flambeau qui continue de se transmettre au fil des embarquements.

Une fois n’est pas coutume, nous étions deux correspondants cette semaine à bord du TARA à Lorient. Deux générations de journalistes, et la longue expérience de Vincent Hilaire face à ma récente découverte du TARA. L’occasion pour moi de placer Vincent de l’autre côté du micro et de l’objectif et de revenir avec lui sur son histoire d’amour avec la goélette. Une romance journalistique qui a débuté en 2007 à l’occasion de l’expédition TARA Arctic, quelque part sur la banquise.

« J’avais atterri sur la banquise à un kilomètre du bateau qui était pris dans les glaces et les équipiers du bord étaient venus nous chercher, se souvient-il à la proue du TARA. On est arrivé sur TARA dans ce paysage incroyable, je suis monté sur le pont, on nous avait préparé un repas d’accueil et là dans le carré j’ai été pris par les odeurs de kérosène, d’humains, de nourriture… c’était pas très appétissant (rires.). C’était tout de même incroyable de se retrouver là sur la banquise pour un temps indéterminé. » Une première impression et un émerveillement du paysage que Vincent n’a cessé de traduire au travers de ces nombreux clichés, alternant couleur et noir et blanc. Pas facile aujourd’hui de choisir celle qui resterait s’il ne devait en garder qu’une seule. « Il y eut tellement de belles choses, confie-t-il dans un sourire. Je garderai sans doute la photo qui est encore aujourd’hui dans le carré du bateau. Cette photo du TARA de face, quelques 80 mètres devant la proue et ce bateau fantôme pris dans les glaces et la nuit polaire. C’était un moment très émouvant et la photo a toujours ce caractère de preuve, la preuve que j’y étais vraiment. Ce sera certainement l’une des images de ma vie. »

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Ce fils de journaliste sportif passé par la rédaction de France 3 et vingt ans de presse écrite quotidienne a pu expérimenter durant un an et demi de présence cumulée à bord du TARA les spécificités du poste de correspondant de bord. « C’est un nouveau métier que je n’avais encore jamais fait, tu es membre d’un équipage et tu filmes en plus l’intimité des gens, ce qui n’est déjà pas simple sur un bateau et l’est encore moins lors d’une expédition polaire par exemple. On est journaliste et on aime avoir des réponses, mais il faut absolument intégrer le fait que tu vis une expérience particulière. Il faut amener beaucoup de psychologie, c’est une position passionnante mais qui demande de s’adapter. C’est un métier différent de celui de journaliste à terre et l’on a ce plaisir de vivre et d’être l’ambassadeur de cette grande aventure. On apprend aussi cette polyvalence entre photo, écriture, vidéo et participation aux manœuvres. » L’implication du correspondant dans la vie quotidienne du bord ne doit pourtant pas l’empêcher de préserver l’essentiel : son point de vue. « Il faut transmettre aussi le travail que tous ces gens font à bord avec beaucoup de modestie, de compétence et de passion. S’intéresser à eux tout en gardant cette petite distance qui permet de rester l’observateur.»

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Écrire jour après jour le récit des aventures de TARA n’est pas une tâche de tout repos et malgré la richesse de ces aventures en équipe, l’homme est parfois mis à mal.  « C’est un enrichissement fabuleux, on doit parfois relayer des choses pas toujours faciles d’un point de vue scientifique, d’autres très fortes d’un point de vue humain et qui touchent le public. On est un peu dépositaire de la beauté de ces équipes et il faudra toujours du sang neuf pour prendre le relais parce qu’un embarquement sur TARA c’est un gros investissement en solo et l’on est parfois content de rentrer à terre. »  Le retour à terre, toujours un moment de répit pour Vincent, jusqu’à ce que l’appel de l’aventure se fasse sentir de nouveau. « J’aime la mer, le voyage, la rencontre, j’y puise un bonheur permanent. Ça donne du sens à ma vie et à mon travail. Chaque fois qu’on rejoint TARA que ce soit ici à Lorient ou à l’autre bout du monde et qu’on voit apparaître les deux mâts orange à l’horizon, c’est toujours très émouvant. »

Actuellement en bouclage de son projet documentaire Greenlandia consacré aux Inuits, Vincent devrait suivre de près le voyage de TARA prévu le Pacifique l’an prochain pour son expédition consacrée au corail.

Taranaute un jour, taranaute toujours.

Propos recueillis par Pierre de Parscau