Vaka, la pirogue dans le sang | Tara, un voilier pour la planète

Vaka, la pirogue dans le sang

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

7 décembre 2016

Voilà plusieurs jours que TARA arpente la côte de l’île de Niue, battue par le Pacifique. Sur ces falaises faites de corail, certains habitants de cette île qu’ils surnomment « le Rocher » tentent de préserver l’héritage maritime de leurs ancêtres à travers la fabrication de pirogues traditionnelles, la vaka.

Il m’aura fallu quelques heures pour remonter la piste qui mène jusqu’à celui qu’on appelle ici « Fai » et dont on parle avec respect et fierté. Tamafai Fuhiniu m’attend à l’ombre de son atelier, assis comme un roi sur son trône sur un simple tabouret de bois. Des copeaux rouge vifs de moota jurent sur son polo sombre, ses petites filles jouent sous des pagaies alignées sur un râtelier. L’homme vit sur les hauteurs de Niue depuis qu’un ouragan a ravagé sa maison en 2004, ne lui restait alors que ses mains et sa force de caractère pour tout reconstruire.

Il est aujourd’hui le dernier héritier d’une longue lignée dont l’origine se perd quelque part en Chine avant de rejaillir sur les falaises de Niue il y a 700 ans. Alors que des communautés humaines ont déjà conquis le Pacifique 4 000 ans auparavant, le « Rocher » est l’une des dernières terres de cet océan à voir s’installer les hommes. Parmi les cinq frères qui débarquèrent les premiers sur ce rivage hostile, quelques maitres-charpentiers ont perpétué cette tradition en l’adaptant à la géographie de Niue. Pour pouvoir mettre à l’eau leurs embarcations depuis ces falaises qu’aucun lagon ne protège des caprices du Pacifique, il a fallu imaginer des navires légers qu’un homme seul pouvait porter. La première vaka de Niue était née.

 

credits_pdeparscau_vaka-traditionnelle-de-niueVaka traditionnelle de Niue / Crédits Pierre de Parscau 

 

« Ça m’amuse d’entendre les gens parler encore aujourd’hui de nos anciens rois. » raconte Tamafai en tirant sur sa cigarette. « Mes ancêtres n’étaient pas idiots, ils ont toujours refusé ce jeu tribal et politique. Dans les temps anciens nous étions cannibales, et pour les chefs et les rois si vous ne produisiez pas de la richesse vous étiez le premier à mourir et à être mangé. C’est comme ça que ma famille a survécu si longtemps. »

Autour de sa maison s’étend le territoire du maitre-charpentier, devenu le premier propriétaire terrien de Niue. Ce sont ces mêmes terres qui l’ont vu naître il y a 60 ans parmi une fratrie de neuf enfants. Son père est alors le dernier fabricant de vaka de l’île et le choisi parmi ses frères pour lui transmettre le savoir de ses ancêtres. « Mes frères n’ont peut-être pas passé suffisamment de temps à écouter les histoires qu’on se raconte avant de dormir, ces légendes que l’on transmet de génération en génération. Pour moi, très tôt dans ma vie, j’ai su que j’étais différents d’eux. Mon père n’avait pas forcément besoin de m’apprendre les choses, tout ce que j’ai appris c’est à travers l’observation, cela ne passait pas par la parole ou par un dessin. C’est pour ça que le savoir traditionnel était très riche car tu dois apprendre des choses sans qu’on te les montre explicitement ».

Tamafai m’entraine un peu à l’écart de sa maison vers un atelier à ciel ouvert que protège l’ombre de quelques arbres. C’est ici qu’il travaille les troncs de moota pour sculpter ces vaka qui affronteront un jour le large. La courbe de la coque interpelle par sa douceur, la longueur n’excède pas les 5 mètres pour une épaisseur de seulement 4 millimètres. À force de perfectionnement, Tamafai est parvenu à créer une pirogue de seulement 15kg pouvant supporter un chargement d’une demi tonne. « La méthode de fabrication a évolué du fait de la modernisation des outils. À l’époque de mes ancêtres, l’arbre était d’abord brulé. Ils choisissaient un arbre assez vert pour ne pas qu’il s’enflamme et qu’il se fracture. Il fallait ensuite évider le tronc en pleine forêt et le transporter à la main jusqu’à la côte. C’était un travail très dur, les gens en ce temps-là devaient être des géants. »

Un lien continu d’unir la terre et la mer depuis ces temps anciens. Aujourd’hui encore, le premier poisson pêché sur une nouvelle vaka revient à la famille propriétaire du terrain sur lequel l’arbre a été abattu.

 

Tamafai Fuhiniu, le dernier maître-charpentier de NiueTamafai Fuhiniu, le dernier maître-charpentier de Niue / © Pierre de Parscau

 

Des méthodes de fabrication d’une vaka traditionnelles, Tamafai ne me livrera que quelques grands principes. De ses ancêtres, le maître charpentier a hérité de la tradition du secret qui ne se transmet que de père en fils. « À cette époque ce savoir était conservé par différentes personnes qui avaient un statut très à part dans la société, ils étaient les gardien d’un savoir » m’explique Tamafai. « C’était un secret bien gardé qui était conservé dans la famille. Aujourd’hui je partage la plupart de mon savoir mais il y a des choses qui sont trop importantes et que je garde pour moi. Mon père m’a toujours dit : fais attention à la façon dont tu partages ton savoir car quand tu auras tout partager, tu finiras sans rien, tu seras nu. J’essaie de trouver un équilibre entre cette parole et le monde d’aujourd’hui car si je ne partage pas ce savoir il pourrait bien disparaître. »

Car si les insulaires ont longtemps perdu le goût pour la pêche au large à bord de ses pirogues traditionnelles, le sang de Tamafai pourrait bien lui aussi éteindre ce qui reste de cette flamme traditionnelle. Ironie du sort, après des générations d’hommes dans sa famille, le maître charpentier est le père de cinq filles.

Maika est la dernière à être resté à Niue. Elle me reçoit dans les bureaux à l’arrière de l’office du Tourisme où elle travaille, curieuse de connaître mes impressions après ma rencontre avec son père. Son débit rapide tranche avec la placidité de Tamafai mais la même fierté les anime quand on évoque la vaka. Longtemps tenues à l’écart de la mer et des pirogues, les femmes de Niue ont peu à peu prit le large sous l’impulsion de Maika et de quatre sœurs. « Même si cela pouvait aller à l’encontre de la tradition, nous avons toutes grandi dans cet univers. » se souvient-elle. « J’ai eu ma première pirogue à l’âge de 8 ans, et notre père nous fabriquait des modèles adaptés à nos tailles. Beaucoup de gens sont devenu jaloux car notre père nous laisser prendre la mer sur nos pirogues et nous avons depuis essayé d’encourager plus de femmes à se joindre à nous. »

Aujourd’hui Maika pousse les jeunes à apprendre auprès de son père cette technique ancestrale. Parmi eux pourrait peut-être se trouver l’élu qui poursuivra l’œuvre de Tamafai et conserva à son tour les secrets de toute une lignée « J’espère qu’il ne les emportera pas dans la tombe, il doit trouver quelqu’un qui a le même amour et la même passion et je ne crois pas qu’il soit près à léguer ses secrets tant qu’il n’aura pas trouver cet homme. Nous devons le trouver, pas seulement pour la famille mais pour l’ile toute entière. »

 

Tamafai, maître charpentier, aux pieds des falaises de la crique de OpaahiTamafai aux pieds des falaises de la crique de Opaahi / Crédits Pierre de Parscau

 

À marée basse, Tamafai m’a donné rendez-vous dans la crique de Opaahi pour embarquer à bord de l’une de ses « femmes » comme il aime à appeler ses pirogues. En chargeant l’une d’elles sur ses épaules il pointe du doigt la falaise face à nous. C’est ici qu’en 1774 après trois tentatives, James Cook et ses hommes parvinrent à mettre le pied sur Niue et durent affronter l’hostilité des insulaires. Une anecdote qui fait sourire le maître-charpentier, bien convaincu que ses ancêtres aient fait partie des premiers insulaires à jeter des pierres en direction de l’Endhevour.

Sous nos pied l’océan balaye le récif et la tentative de mise à l’eau s’avère délicate. D’une poussée, la vaka blanche et bleue s’arrache de la terre ferme pour glisser vers le large, aussi légère qu’une plume. « Une vaka est une chose vivante, elle a une forme très féminine. » me confie Tamafai alors que les falaises de Niue se découvrent devant nous. « C’est aussi sacré qu’une femme, si tu en prends soin elle nourrira ta famille, si tu la délaisse elle ne t’offrira aucune prospérité. On ne les baptise pas car si l’on nomme les choses elles se désacralisent. La vaka défini qui je suis et qui nous sommes en tant que peuple. Je ne crois pas que nous devrions utiliser le langage comme définition de l’identité car il a évolué au cours de l’histoire, la culture aussi, alors que la tradition est quelque chose de différent, c’est une façon de faire et de penser. »

Faire corps avec sa vaka, lui parler, l’écouter aussi. Devant moi Tamafai reproduit les gestes sûrs que des générations d’hommes avant lui ont développé sur ces mêmes côtes, mélange d’instinct et d’héritage. Dans le sillage de sa pirogue continue de s’écrire l’histoire de Niue en attendant qu’un autre poursuive ce récit. À 60 ans, Tamafai aura léguer à son île un navire en guise d’identité.

Mieux, une œuvre à admirer.

Pierre de Parscau

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