agnès b. ET MALIK NEJMI : « TARA, L’ART ET L’ÉVEIL PERMANENT SUR LES BEAUTÉS DU MONDE »

© S.Couzinet/Tara Expéditions

Article issu du nouveau journal Tara n°10

|Création|

Tara s’est confronté en mer, depuis 2003, aux questionnements qu’induit la question des enjeux écologiques. Mais jamais sans oublier, dans son odyssée scientifique, la question et mieux, l’utilité, de l’art. Aussi cette édition était-elle l’occasion offerte d’une rencontre avec la styliste agnès b., co-fondatrice de tara et un artiste, en l’occurrence Malik Nejmi, l’un des créateurs invités en résidence à bord durant tara méditerranée. Entretien animé par Yamina Benaï.

Malik Nejmi

Une Odyssée, 2014. © Malik Nejmi

YAMINA BENAÏ : agnès b., le travail que vous avez permis de mener grâce aux expéditions scientifiques de Tara à partir de 2003, – époque où les problématiques écologiques étaient moins débattues, symbolise votre rôle de précurseur – une constance de votre parcours professionnel, depuis l’ouverture de votre première boutique en 1974, puis de l’inauguration en 1984 de la Galerie du Jour. A quoi attribuez-vous ce cheminement synonyme de votre vive liberté d’esprit ?

agnès b. : Cette propension trouve certainement sa source dans le fait que j’ai grandi auprès d’humanistes. Mes parents, tout d’abord, qui m’ont initiée à la culture classique, en musique, art et littérature, mais aussi à l’importance d’être réceptif à toute expression créative, et donc à l’altérité. Aux professeurs, ensuite, dont il m’a été donné de suivre l’enseignement : des pédagogues d’une grande ouverture d’esprit, dotés d’une vaste culture et d’une générosité dans la transmission de leurs savoirs. À cette équation s’ajoutent probablement mes dispositions personnelles : à savoir une curiosité et un amour profond pour la création, qui s’accompagne du bonheur que j’éprouve à vivre entourée de personnes issues de différentes générations. Ce qui maintient en éveil permanent sur les beautés du monde, qu’elles soient naturelles ou de main d’homme, et donc la nécessité à mieux les connaître et les préserver pour les générations futures.

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agnès b. © P. Planté/Tara Expéditions

Tara cristallise donc mon intérêt pour la planète, l’art et les artistes, véritables sentinelles du monde. Par ailleurs, le travail que je développe à la galerie, où je suis particulièrement bien entourée, me donne l’occasion d’exercer une activité, à mon sens, importante pour la compréhension de l’œuvre de l’artiste et le succès d’une exposition : l’accrochage. Après le choix des artistes auxquels nous offrons nos cimaises, c’est ce que je préfère. À certains égards, la Galerie du Jour et Tara présentent des similitudes : rechercher, initier et faire dialoguer les publics. Ainsi, je suis heureuse d’avoir offert leur première exposition à des peintres, photographes, plasticiens qui ensuite ont eu une brillante trajectoire internationale ; tout comme je suis heureuse d’apprendre que près de 15 000 personnes, dont 4 000 enfants, ont participé aux visites guidées de Tara, lors des dix-huit escales du bateau durant la dernière campagne d’études de sept mois en Méditerranée, sur les nuisances de tous ordres liées à la propagation des plastiques.

« Tara cristallise mon intérêt pour la planète, l’art et les artistes,
véritables sentinelles du monde »

agnès b.

YAMINA BENAÏ : Depuis les débuts du projet scientifique, vous avez convié et invité à bord de Tara, pour des résidences d’une à deux semaines, nombre d’artistes Sebastiaõ Salgado, Pierre Huygues ou Xavier Veilhan. On compte aussi, parmi eux, Malik Nejmi, que vous avez personnellement convié à participer au voyage d’étude en Méditerranée. Artiste français de père marocain, il semble que Nejmi convoque en vous, outre une sensibilité à son œuvre, l’attrait pour un pays que vous avez découvert il y a une quarantaine d’années, et auquel vous êtes attachée à titre personnel, mais aussi en tant que marraine et mécène de la cinémathèque de Tanger.

agnès b. : Effectivement, mon premier séjour au Maroc était motivé par le travail de teinture que je faisais alors à Casablanca pour des vêtements de la griffe Pierre d’Alby. J’ai alors beaucoup appris auprès de Youssef, l’artisan teinturier. Depuis, j’y suis retourné fréquemment, et chaque voyage a été une riche expérience humaine et culturelle. C’est pourquoi, lorsque j’ai découvert Tanger, il y a une vingtaine d’années, j’ai souhaité contribuer à la préservation de la cinémathèque – alors dirigée par l’artiste Yto Barrada – car le cinéma est un médium que j’apprécie beaucoup, il permet de véhiculer des émotions esthétiques vers un large public. Tout comme Tara, au fil des escales, est porteur d’un message à destination des adultes et des enfants, en prenant toujours soin d’assurer une présentation didactique de ses thèmes d’études, de recherche.

Carly Steinbrunn

Le mouvement, 2015. © Carly Steinbrunn

YAMINA BENAÏ : Tara est conçu de façon très fonctionnelle, aucun superflu ne semble avoir droit de cité à bord. Comment le travail scientifique est-il effectué ?

agnès b. : La goélette est taillée avec le plus grand souci d’économie, aussi bien en termes de matériel que de consommation à bord – d’eau douce, notamment. Nous ne perdons jamais de vue l’objectif écologique. Chaque projet est rattaché à un laboratoire spécialiste qui sélectionne les scientifiques présents à bord pour effectuer les recherches et prélèvements. Les échantillons prélevés sont envoyés pour analyse dans des laboratoires issus de plusieurs pays, et chaque expédition donne lieu ensuite à des colloques et publications. L’objectif de Tara Expéditions est certes de parler des enjeux mais également d’envisager des solutions sur les deux décennies à venir. Nous sommes ainsi satisfaits d’apprendre qu’à partir de 2016, les sacs en plastique à usage unique seront interdits en France dans les commerces. Chaque expédition apporte sa pierre à l’édifice.

Après nous être intéressés à l’Arctique, la rencontre avec Éric Karsenti, directeur de recherche au CNRS et directeur scientifique de Tara Oceans, nous a incités à travailler sur le plancton, écosystème invisible qui fait tant pour nous chaque jour. Après la problématique des plastiques en Méditerranée, notre prochaine mission s’attachera à l’étude du corail dans l’océan Pacifique et en Asie.

« A bord de Tara, j’ai pris le parti
de m’intéresser à la notion de merveilleux…
J’ai invité chaque membre présent à poser dans ma cabine,
yeux fermés, en pensant à ce qu’il ou elle
avait vu de plus beau lors de son expédition »

Malik Nejmi

Emmanuel Régent - Ile - Tara - feutre a encre pigmentaire sur papier- 130 x 220 cm - 2015 - courtesy Caroline Smulders, Analix Forever Genève, Galerie Baraudou Schriqui Pari

L’île, 2015, Courtesy Caroline Smulders. © Emmanuel Régent

YAMINA BENAÏ : Tara est un passeur de savoirs scientifiques grâce à l’exploitation des recherches effectuées par ses chercheurs mais aussi grâce au regard des artistes accueillis à son bord, ces derniers observant et restituant la richesse des océans selon leur sensibilité et leur imagination. Malik Nejmi, que retenez-vous de cette expérience singulière de partage du quotidien des marins et des scientifiques durant vos cinq jours à bord entre Barcelone et Tanger, rythmés par le thème de réflexion choisi par agnès b., l’intimité ?

MALIK NEJMI : La demande d’agnès b. m’a fourni une orientation initiale à partir de laquelle j’ai littéralement navigué en exploitant les marqueurs à bord : les données humaines dispensées par l’équipage et les scientifiques présents, et mon ressenti, au fil de l’affleurement des émotions liées pour moi à ce voyage initiatique de retour à la terre de naissance de mon père, et à la puissance symbolique de la mer, dans tout ce qu’elle a de beauté, d’infini et de danger. La notion première est la bienveillance qui règne à bord, elle éloigne d’emblée certaines pensées parasites et vous invite à vous concentrer sur l’essentiel, votre travail créatif. À bord de Tara, j’ai pris le parti de m’intéresser à la notion de merveilleux suscitée par l’idée d’une traversée d’un univers à l’autre, d’un retour vers mon père. J’ai invité chaque membre présent à poser dans ma cabine, yeux fermés, en pensant à ce qu’il ou elle avait vu de plus beau lors des expéditions de Tara, leur tête épousant le rythme du roulis. J’ai filmé chacun d’eux durant une minute, livrant ainsi une part d’intimité et de merveilleux que chaque spectateur peut (ré)inventer à sa guise. L’œuvre vidéo qui en est issue (Une Odyssée, 16 minutes) s’apparente donc peut-être aussi à un rêve de la science. Cette expérience a fait naître en moi une pensée devenue partie intégrante de la vidéo : « Je n’ai jamais été aussi bien sur terre qu’en mer. » ¬

PROPOS RECUEILLIS PAR YAMINA BENAÏ

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Tara Expéditions lance un appel à projets artistiques lors de l’expédition Tara PACIFIC.

La résidence à bord de la goélette Tara se déroulera dans le Pacifique et en Asie lors de sa prochaine expédition. Les artistes sont invités à présenter leurs projets jusqu’au 3 avril 2016.

Retrouvez toutes les informations ici.

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Les autres articles issus du Journal Tara n°10 :

- Des voix pour l’Océan : zoom sur MR. GOODFISH
- Des voix pour l’Océan : zoom sur Algalita
- Edito : L’Océan, notre projet commun
- Plancton : lever de voile sur un monde mystérieux
- Diagnostic polaire : glaces à l’eau
- Machine climatique : urgence en haute mer
- Plankton Planet : l’Océanographie 2.0.

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