« J’ai été marqué par les regards des marins. »

© N.Pansiot/Tara Expéditions

Lorsqu’on lui demande de se définir en quelques mots, voici ceux qu’il choisit : poète – à l’écoute – entre deux pays. Malik Nejmi est certainement tout cela à la fois, mais c’est en tant que photographe qu’il a embarqué à bord de Tara, entre Barcelone et Tanger. L’artiste a partagé sa joie de vivre avec l’équipage pendant une semaine, ne perdant jamais un instant pour saisir ce qu’il observait sur le pont, de son œil nouveau. Malik a rangé et quitté sa cabine ce matin. Interview de dernière minute avec le dernier artiste en résidence à bord de Tara Méditerranée.

Peux-tu nous dire quelques mots sur ton parcours ?

Je suis né à Orléans d’un père marocain et d’une mère française. Cela faisait donc sens, pour moi, de faire ce leg jusqu’à Tanger. Je suis autodidacte, je fais de la photo depuis 1999. J’ai commencé en partant en Afrique, au Bénin, puis j’ai travaillé au Maroc, sur la famille, sur une histoire, mon histoire, une relation père fils un peu complexe, avec un papa qui ne voulait pas revenir au Maroc, mais qui ne disait pas pourquoi. Mon statut de fils d’immigré se joint à celui de photographe et je pars faire des images « au pays » pour ramener mon père. Voilà ce qui caractérise mon travail et qui je suis.

Quel était ton projet en arrivant sur Tara ?

Il a complètement changé, je ne pouvais pas venir à bord avec un projet préconçu, mais j’avais malgré tout des idées en tête. J’avais notamment des idées sur le Détroit de Gibraltar, sur la question du passage par rapport à tous ces gens qui veulent quitter l’Afrique et émigrer en Europe. J’avais envie de croiser mon propre retour au Maroc avec le destin de ceux qui veulent le quitter, en utilisant la poésie visuelle.

Récemment, j’ai découvert l’histoire des « polizones », grâce au travail de Paloma Maquet, une chercheuse qui travaille sur la situation des clandestins dans la marine marchande. Elle explique qu’il existe un vide juridique pour les clandestins qui se font attraper sur des cargos en Méditerranée. Il existerait 300 à 400 cas recensés depuis 5 ou 6 ans, de personnes vivantes qui auraient disparu lors de ces traversées.

En fait, à bord de Tara, j’avais en tête de faire des repérages pour cette problématique, mais finalement ici c’est hors propos. J’ai découvert un équipage et une humanité.

Comment à évolué ton projet à bord ?

Mon projet clandestin est resté clandestin ! En général, je travaille beaucoup « à l’oreille ». J’ai écouté ce qu’on avait à me transmettre à bord. J’aime bien les histoires et j’ai besoin de ces histoires pour pouvoir retranscrire quelque chose.

L’écoute, c’est aussi « voir silencieusement ». J’ai donc été à l’écoute des regards. J’ai été marqué par les regards des marins qui peuvent sembler perdus pendant une minute, qui m’ont parfois donné l’impression de me décortiquer, ou qui exprimaient aussi simplement de la fatigue. Je trouve qu’ils ont vraiment des gueules de héros.

Je me suis mis à filmer la mer, ce que je ne pensais pas faire au début parce que je n’aime pas trop l’idée d’être artiste à bord et de faire « un film d’artiste ». Tara, c’est aussi une expérience humaine. J’ai donc fait des portraits, j’ai construit un petit studio dans ma cabine, sur fond noir. J’ai demandé à tous les Taranautes de fermer les yeux pendant une minute et de laisser venir des images mentales. J’ai réalisé des vidéos muettes que je vais faire correspondre aux images de mer, en fonction de ce qu’ont ressenti toutes ces personnes. Je vais y associer des sons, pris sur le bateau, comme celui des moteurs qui sont souvent présents. C’est un projet qui évoquera la part de merveilleux dans notre aventure vécue sur Tara

Propos recueillis Noëlie Pansiot

 

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