Les prémisses de la recherche sur le corail au temps de Tara Oceans | Tara, un voilier pour la planète

Les prémisses de la recherche sur le corail au temps de Tara Oceans

© Vincent Hilaire / Tara Expeditions Foundation

Tara accueille à son bord une chercheuse de l’IRD, biologiste et spécialiste du corail dont l’histoire à bord de Tara ne date pas d’aujourd’hui. Francesca Benzoni a été la première coordinatrice scientifique de l’étude du corail menée lors de Tara Oceans 2009-2013, une expédition alors essentiellement dédiée au plancton. Chercheuse de l’Université de Milan-Bicocca, elle fut à la tête de quatre missions particulières et consacrées au corail à Djibouti, St Brandon, Mayotte et Gambier. Aujourd’hui impliquée dans la mission Entrecasteaux-NC 2017 avec l’IRD, Francesca revient pour nous sur l’étude du corail menée à bord de Tara, de Tara Oceans à Tara Pacific. Une mise en perspective scientifique au gré des profonds changements environnementaux.

 

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Francesca Benzoni et Serge Planes répondent aux questions lors de la soirée de projection du film « L’odyssée du corail » à la province Sud à Nouméa.  © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Francesca, pouvez-vous nous rappeler l’ampleur du travail qui fut réalisé à l’époque, lors de ces quatre missions corail intégrées à l’expédition Tara Oceans ?

« De janvier 2010 à juin 2011, nous avons travaillé sur quatre sites différents pendant soixante et un jours au total au fur et à mesure de l’avancée de l’expédition Tara Oceans. Cent une plongées ont été réalisées. Elles ont permis de collecter 2.500 échantillons de coraux, zooxanthelles et d’eau de mer. Nous avions pu faire aussi les premiers carottages de Porites.

Grâce à tout ce travail, nous avons créé une base de référence pour ces quatre lieux retenus. Nous avions collecté le plus grand nombre d’échantillons de coraux et de zooxanthelles possibles. L’étude de la biodiversité bactérienne a commencé là, ainsi que la collaboration avec le Centre Scientifique de Monaco. Nous voulions chercher les mêmes espèces de coraux pour étudier aussi les bactéries associées, tout au long de Tara Oceans. Mais nous ne les avons pas toujours trouvés.
Dans ce sens, Tara Oceans a été un peu le précurseur de cette recherche actuelle, en mettant en place des protocoles qui ont toujours cours aujourd’hui.

Aujourd’hui, alors que dix-huit papiers scientifiques ont été publiés grâce à ces leg, nous continuons d’étudier les ressources collectées pendant ces années, la matière n’est pas encore épuisée. »

 

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« Tara Oceans a été un peu le précurseur de cette recherche actuelle, en mettant en place des protocoles qui ont toujours cours aujourd’hui. »

 

Expédition Tara Oceans (2009-2013) - Sortie de la revue Science

 

Quelle était la situation du corail dans les années 2009-2011, pendant Tara Oceans ?

« Lors de Tara Oceans, on est arrivé en 2010 à Mayotte où un blanchissement très important avait lieu. Il touchait autant la barrière que le lagon. Nous avons pu échantillonner et déterminer l’ampleur de ce blanchissement et comprendre quelles espèces de coraux étaient les plus sensibles à cette situation.
Ces récifs que nous avons échantillonnés pendant cette expédition étaient isolés, en bonne santé et peu étudiés. Et il y avait beaucoup d’endroits comme ça…
En 2010, on commençait à peine à déterminer des indices pour prédire le blanchissement, alors qu’ils sont dans le domaine public aujourd’hui.
Le premier blanchissement massif qui avait eu lieu en 1998 dans la zone Indo-Pacifique, l’Atlantique et la Méditerranée venait à peine d’être étudié à l’échelle mondiale. C’était vraiment les prémisses de la recherche sur l’impact du réchauffement sur le corail.

 

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« En 2010, on commençait à peine à déterminer des indices pour prédire le blanchissement, alors qu’ils sont dans le domaine public aujourd’hui. »

 

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Francesca Benzoni et son équipe lors du briefing sécurité à bord de Tara © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expédtions

 

Et aujourd’hui quelle est la situation générale et, en particulier, en Nouvelle-Calédonie ?

« Aujourd’hui, on sait clairement qu’il y a un problème global. En 2016, le blanchissement a explosé pour la première fois en Nouvelle-Calédonie où je travaille actuellement. Par contre, en 2017, le phénomène ne s’est pas reproduit ici alors qu’il a fait des ravages sur une Grande Barrière de Corail australienne, déjà touchée par le passé.

On voit donc qu’il y a une augmentation du nombre de vagues de réchauffement. On sait aussi que l’acidification des océans se conjugue à cette hausse des températures. Donc, scientifiquement, nous vivons malheureusement un moment historiquement exceptionnel pour l’étude de tous ces problèmes.
La Nouvelle-Calédonie est un territoire corallien, un récif à part, un cas particulier. Ce récif est très riche en biodiversité et son état de santé était très bon jusqu’en 2016. Depuis, même s’il est encore épargné par des grandes vagues de mortalité comme en Australie, il est plus vulnérable malgré sa résilience. »
noun_62927_cc« Scientifiquement, nous vivons malheureusement un moment historiquement exceptionnel pour l’étude de tous ces problèmes »

 

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Carottage d’un Diploastrea par Jonathan Lancelot (chef de plongée) : étape essentielle de la recherche scientifique sur les coraux – © Florent Cadé / Fondation Tara Expéditions

 

On peut donc s’attendre à un avenir sombre pour le corail partout ?

« Le temps de la vie d’un corail est beaucoup plus réduit que celui d’un récif. Les récifs ne vont donc pas disparaître tout de suite, même si les coraux meurent. Par contre, on va assister sous l’eau, après chaque vague de blanchissement, de plus en plus fréquente, à des changements de compositions de communauté sous l’eau.

 

Des espèces migreront peut-être vers des eaux plus froides ?

« Il est certain qu’il va y avoir des changements dans les communautés coralliennes. Certaines espèces prendront le dessus, d’autres s’adapteront. Ou pas. Ces changements sont déjà en cours et dans le temps, on peut dire que les cartes vont être redistribuées, tout peut être bouleversé.
Il faut donc comprendre et découvrir d’urgence l’identité des espèces, comment elles se positionnent par rapport au changement climatique.

Il est clair que ça se déchaine sous l’eau, mais si on comprend les facteurs et processus de dégradations de mieux en mieux, en revanche c’est leur dynamique qui nous échappe.
L’approche de la santé du corail en prenant en compte le contexte microbien est le bon axe, c’est le caractère très innovant de Tara Pacific. Mais on est loin d’en avoir compris toutes les subtilités.
En Nouvelle-Calédonie, on a déjà commencé à déterminer des listes générales de looser et winner pour l’avenir, d’espèces qui pourront s’en sortir, et celles qui devraient périr. Mais le lagon calédonien est une entité avec des caractéristiques propres. Il faut donc absolument mener des études à l’échelle mondiale.

Avec Tara Pacific, on entame une étude sur une échelle gigantesque. C’est un challenge énorme et c’est d’ailleurs tout l’intérêt de ces grandes expéditions. Elles permettent de faire un saut en avant considérable pour la connaissance.

Vincent Hilaire

 

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*IRD-UNC (Institut de recherche et développement –Université de Nouvelle-Calédonie)
**Entrecasteaux-NC 2017 : Entrecasteaux-Nouvelle Calédonie 2017

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