"Des cimes aux abysses" : partie 1 | Tara, un voilier pour la planète

« Des cimes aux abysses » : partie 1

© J.Girardot, L. Gutierrez Heredia/Tara Expéditions

« La terre nourrit la mer » : dans une interview croisée réalisée en 2 parties, et en vue de la COP21 qui se déroulera à Paris du 30 novembre au 11 décembre prochain, les experts scientifiques Pierre Mollo et Pierre-Michel Forget nous expliquent le lien qui unit océans et forêts et la manière dont interagissent ces deux écosystèmes, afin de rappeler l’importance de l’intégration de l’océan au coeur des négociations climatiques.

Quelques mois avant l’ouverture de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Paris, un groupe d’institutions, d’ONG et d’instituts de recherches, dont Tara fait partie, vient de lancer la Plateforme Océan et Climat. Soutenue par l’UNESCO, cette initiative vise à placer l’océan au cœur des débats internationaux relatifs au climat. Dans le même temps, notre Assemblée nationale vient d’adopter en première lecture un projet de loi sur la biodiversité dédié à «créer une nouvelle harmonie entre la nature et les humains». Avec ses territoires d’Outre-mer et un espace maritime très étendu, la France figure parmi l’un des pays les plus remarquables en terme de biodiversité animale et végétale.

Dans ce contexte et afin d’aller plus loin, Tara a souhaité interroger deux experts : Pierre Mollo, Biologiste, spécialisé dans l’étude du plancton et Pierre-Michel Forget, Professeur au Muséum d’Histoire Naturelle et Chargé de mission en écologie tropicale au CNRS. Dans un jeu de questions réponses, les scientifiques mettent en lumière ce qui se joue du cœur des forêts tropicales jusqu’au milieu des océans. Des cimes jusqu’aux abysses, la nature ne cesse de rendre service à l’Homme…

Quels sont les « services » rendus par les forêts et les océans ?

Pierre Mollo : Par la photosynthèse, le phytoplancton présent dans les océans produit une grande quantité d’oxygène nécessaire à la vie dans l’eau, mais aussi, grâce aux échanges gazeux à la surface des océans, il fournit les deux tiers de l’oxygène de l’air de notre planète, le dernier tiers provenant des végétaux des continents. Contrairement à une idée reçue, le premier producteur d’oxygène sur Terre n’est pas la forêt, mais bien le plancton végétal qui apporte à l’atmosphère plus d’oxygène que l’ensemble de toutes les forêts du monde réunies, forêt amazonienne comprise.

Le phytoplancton est absorbé par les organismes microscopiques (zooplancton) et les animaux de petite taille. Ceux-ci constituent eux-mêmes la nourriture de consommateurs plus gros quià leur tour, sont mangés par d’autres prédateurs. Le phytoplancton est ainsi à la base de la chaîne alimentaire aquatique. Les microalgues ne sont pas appréciées exclusivement par le zooplancton, elles sont un aliment de choix pour des espèces filtreuses de plus grande taille comme les huîtres, les moules à leur stade larvaire et durant toute leur vie d’adulte. Se nourrissant à tous les étages de la pyramide, y compris au rez-de-chaussée, l’homme consomme également du phytoplancton (spiruline, chlorelle…).

Pierre-Michel Forget : La forêt absorbe l’eau telle une éponge, mais aussi l’énergie solaire. Cette énergie absorbée et le carbone fixé par les feuilles au cours de la photosynthèse sont stockés dans la matière organique (glucides), ce qui permet de limiter le réchauffement à la surface du sol tout en diminuant la concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère. Elles nous protègent donc d’un certain réchauffement et de l’augmentation du dioxyde de carbone, le fameux CO2 ! Aujourd’hui, une forte proportion des forêts tropicales a disparu : le Nigeria et le Vietnam sont en tête de peloton avec les taux de déforestation les plus élevés et ont perdu, respectivement, 80 et 78 % de leur couverture forestière d’origine entre 1990 et 2005. La Malaisie et l’Indonésie se disputent actuellement la première place pour les taux de déforestation les plus élevés au monde, en particulier à Bornéo, Sumatra et sur la Péninsule malaisienne. Or toutes ces forêts situées dans la région de l’équateur, absorbaient un fort rayonnement lumineux et stockaient du CO2.

Existe-t-il un lien entre ces deux écosystèmes ? Comment interagissent-ils ?

Pierre Mollo : À sa base, le plancton végétal crée de la matière organique à partir des substances minérales qui proviennent de la terre par l’intermédiaire des rivières. La terre nourrit la mer.

Pierre-Michel Forget : Les 2 écosystèmes interagissent énormément, il existe une circulation de l’air. On oublie de faire le lien entre le réchauffement des océans et la modification des précipitations sur les continents. Une forêt comme la Mata Atlantica, la forêt Atlantique, qui ne cesse de rétrécir, capture l’humidité qui arrive de l’océan, la stocke et la redistribue aux écosystèmes. Ces deux écosystèmes ne sont pas des boites étanches, il n’y a pas les océans d’un côté et les forêts de l’autre. La matière organique stockée dans les chaines alimentaires, du végétal à l’animal, est ensuite décomposée dans les sols, puis en grande partie lessivée dans les eaux pluviales. Et comme tous les petits ruisseaux font de grands fleuves qui se déversent dans les Océans, la forêt va ainsi contribuer à enrichir en matière organique, mais aussi en minéraux les eaux océaniques. Il y a donc aussi une circulation de l’eau d’un écosystème à l’autre, et elle véhicule une richesse organique morte, quand ce ne sont pas des organismes entiers, bien vivants, qui profitent de ce vecteur pour se déplacer d’un océan à l’autre, d’un continent à l’autre.

Pierre Mollo : L’équilibre de la nature tient à la diversité des espèces. Le plancton, patrimoine commun de plus de 3,5 milliards d’années, en est la partie invisible, mais vitale. Son déséquilibre est souvent la conséquence du comportement humain et joue un rôle d’alerte du mauvais état de la planète.

L’eutrophisation existe depuis toujours. C’est le processus par lequel des nutriments s’accumulent dans un habitat (terrestre et/ou aquatique). Elle est provoquée par l’apport important de phosphore et d’azote dans des eaux peu profondes et à des périodes de fort ensoleillement. C’est un phénomène naturel s’autorégulant et sans réel danger dans un milieu en équilibre. Ses manifestations se sont accélérées depuis un demi-siècle et les secteurs touchés se sont étendus. Son augmentation est due à l’intensification des activités humaines (rejet d’eaux usées, diffusion d’engrais azotés…) et ses conséquences peuvent représenter un risque pour la santé publique. Plus de la moitié de la population mondiale vit actuellement sur le littoral, lieu d’échanges entre terre et mer. Dans cette zone de concentration intense, la présence excessive de certains phytoplanctons dans les eaux côtières est problématique.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Pour en savoir plus :

« Ecologie tropicale. De l’ombre à la lumière » ouvrage collectif sous la direction de Pierre-Michel Forget, Martine Hossaert-McKey et Odile Poncy,  édité par le CNRS-INEE et le cherche midi.

« L’enjeu plancton » de Maëlle Thomas-Bourgneuf et Pierre Mollo des éditions Charles Léopold Mayer 2009.

« Le manuel du plancton » de Anne Noury et Pierre Mollo des éditions Charles Léopold Mayer 2013.

« Mondes marins,  Voyage insolite au cœur des océans » ouvrage collectif sous la direction de Bruno David, Catherine Ozouf-Costaz et Marc Troussellier,  édité par le CNRS-INEE et le cherche midi.

 

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