« Ce que nous faisons contre la nature, nous le faisons à nous-mêmes. »

© Hervé Arnaud

« Vers la Sobriété Heureuse », « Le Recours à la Terre », « Manifeste pour la Terre et l’Humanisme», les titres de ses ouvrages apportent un éclairage sur la philosophie de Pierre Rabhi. Agriculteur, écrivain et penseur, il est l’un des pionniers de l’agriculture biologique. Homme de la terre, il découvrait Tara à l’occasion de cette interview. Qu’importe, son constat est global, ses mots font sens et le tout raisonne avec beaucoup de sagesse.

Que pensez-vous de la situation environnementale dans le monde ?

Il y a un livre que je recommande souvent, de Fairfield Osborn qui s’intitule « La planète au pillage ». Et que dit Osborn ? Depuis que l’Homme est advenu sur la planète, il a été sage pendant un temps, puis a été extrêmement destructeur de son milieu. Alors on se demande, mais pourquoi diable il n’a pas eu cette lucidité, cette intelligence pour comprendre que nous étions des privilégiés que de vivre sur une planète oasis perdue dans un immense désert astral et sidéral. Et pourquoi au lieu de voir dans cette planète l’oasis, il y a vu plutôt un gisement de ressources qu’il faut épuiser jusqu’au dernier poisson, au dernier arbre, etc. Nous sommes partis sur un quiproquo par rapport à la vision entre la nature et l’Homme. Or il se trouve que nous sommes la nature ! Il y a quelques jours une personne est venue m’interroger parce qu’elle faisait une enquête sur l’eau, je lui ai dit : « mais je suis de l’eau ! » Pourquoi diable y a-t-il eu cette vision, entre la nature et nous, en nous extrayant en quelque sorte, en nous considérant comme la cerise sur le gâteau. Pourquoi n’avons nous pas compris, comme l’ont fait les natifs qui avaient l’intelligence directe et non pas l’intelligence cérébrale, que nous sommes reliés à cette réalité, à la nature.

Je viens de rédiger un document sur l’agroécologie et la question est la suivante : est-ce que la nature a besoin de nous ? La réponse est non. A partir de cette vision découle toutes les transgressions. Ce qui caractérise le monde actuel, c’est le recours au pétrole par exemple. Le plastique c’est le pétrole et bien entendu aujourd’hui, il y a paraît-il, tellement de plastique dans certains océans que cela constitue un «continent*», comme il y a aujourd’hui des nitrates partout dans les sols, car l’agriculture moderne pollue les sols mais cela ne se voit pas. La pollution est quelque chose qui sévit sur l’ensemble de la planète de plusieurs manières, elle est généralisée et le plastique fait partie, évidemment, de ces nuisances graves.

Pensez-vous que les mentalités changent ? Y a-t-il une émergence de conscience ?

Oui, il y a une. Je dirais que la politique telle qu’elle est, n’est absolument pas en phase avec la réalité. Je ne veux pas citer de politiciens, ils ont leurs consciences, ils ont leurs compétences et leurs non compétences, je pense qu’il y a une non compétence grave, et je constate que la société civile devient une sorte de laboratoire qui expérimente énormément. Quand j’ai commencé, mon engagement ne date pas d’aujourd’hui, nous étions très singuliers puisque nous avons commencé en 1961 par faire un retour à la terre, à l’époque cette singularité s’inscrivait dans les 30 Glorieuses. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours tenu le même message : respecter la vie, respecter la terre, respecter les humains ; il faut mettre l’humain et la nature au cœur de nos préoccupations et organiser le monde sur ces bases là. Aujourd’hui, ce n’est pas être vaniteux que de dire que je remplis des salles, que mes écrits ont du succès, que je suis sollicité par les médias et que les mentalités sont en train de s’éveiller à quelque chose d’autre. Mais la question, est la suivante : est-ce un éveil profond et réel ou est-ce un éveil suscité par l’insécurité que produit la société d’aujourd’hui ? Beaucoup de gens ne savent pas s’ils auront du travail demain. Le modèle qui promettait tout ne promet plus rien. Donc cette insécurité par rapport au futur, qui confirme en quelque sorte la formule « on ne sait pas où on va mais on y va », fait qu’il y a une certaine précarité qui s’installe. Par conséquent, cette insécurité contribue probablement à éveiller les consciences aux défaillances que représente notre modèle de société. Notre modèle ne peut plus tenir, la politique fait de l’acharnement sur ce modèle, mais il ne peut plus suivre.

Vous prônez la « sobriété heureuse », qu’en est-il ?

Je ne figure pas parmi les théoriciens. Nous avons organisé notre existence sur Terre sur ces valeurs là. Lorsque nous avons décidé de quitter Paris pour vivre à la campagne, pour y rejoindre la nature à travers un métier qui est l’agriculture, et que nous avons refusé l’agriculture dite « moderne », avec tous ces travers et sa destruction, pour choisir l’agriculture écologique, nous avons voulu rejoindre ce principe fondamental de loi d’organisation de la vie.  Lorsque je dis « sobriété heureuse », ce n’est pas une simple phrase, puisque nous l’avons adopté comme mode d’existence. Et c’est vrai que nous sommes heureux dans cette simplicité. Nous avons une espèce de satisfaction à avoir ce qui est nécessaire, indispensable, nous avons un peu de superflu, mais nous avons choisi une vie qui permet de répondre à « l’avoir » qui est nécessaire pour vivre, mais aussi à « l’être », c’est à dire à ce qui nous anime intérieurement. C’est une nourriture intérieure dont le monde moderne est très affamé, mais à laquelle il n’accède pas,  parce qu’il trouve de moins en moins de joie dans l’abondance. Lorsque je dis « sobriété », ce n’est pas une théorie parmi d’autres puisque ça fait partie des choix que nous avons fait, en même temps que nous avons fait le choix de ne pas massacrer la terre, mais d’en prendre soin, d’en augmenter les potentialités et de la transmettre vivante aux générations futures. C’est une attitude, une éthique par rapport à ce bien commun irremplaçable qu’est la nature, en particulier vis à vis de la terre qui nous nourrit.

Ce superflu, ces produits issus de la société de consommation, comme le plastique, se déversent dans nos océans…

Il faut d’abord stopper le problème à la source. Si les usines continuent à fabriquer du plastique, il est certain que ce plastique va continuer à envahir la planète. N’y aurait-il pas moyen de remplacer ce plastique facile ? C’est à présent un matériau omniprésent et je le vois bien en Afrique noire, car les arbres épineux en sont complètement décorés. Pourquoi n’y a-t-il pas de décret international pour dire stop à tout ça ?

Il faut que les Etats jouent leurs rôles. Tout le monde ne raisonne qu’en fonction de ses intérêts propres, il n’y a pas de réalité commune, communautaire. Je crois que c’est une question de conscience collective, l’humanité doit décider de son sort. L’écologie concerne absolument tout le monde, personne n’est exempté, c’est la vie qui nous donne la vie mais nous la tuons de mille manières, aussi bien par la prolifération des plastiques, que par la destruction des sols nourriciers, par la perte de la biodiversité indispensable à notre survie… Et on peut aligner toute une liste d’exactions que nous commettons contre nous-mêmes, car tout ce que nous faisons contre la nature, nous le faisons à nous-mêmes.

 

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

 

La légende du colibri contée par Pierre Rabhi :

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ses gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! »

Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »

*Une zone calme de l’Océan Pacifique, vers laquelle les courants marins amènent les déchets flottants qui s’accumulent en bancs.

Liens :

www.colibris-lemouvement.org

www.terre-humanisme.org

 

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Crédit photo : Hervé Arnaud