Interview : 62 millions de macro-déchets dérivaient en Méditerranée en 2013

© N.Pansiot/Tara Expeditions

C’est en étudiant des prélèvements dédiés aux communautés d’organismes marins que Giuseppe Suaria, biologiste et écologiste, s’interroge pour le première fois sur la présence des plastiques en mer. En 2013 le chercheur italien de l’Institut de Science Marine (ISMAR) entreprend une étude sur le déplacement des larves et des propagules à travers les Aires Marines Protégées en Méditerranée. En remontant son filet, il constate une forte concentration de micro-plastiques.

Il décide alors d’entreprendre un travail qui pourrait sembler long et fastidieux : le recensement des débris flottants. Entre 2013 et 2014, Giuseppe navigue en Adriatique et en Méditerranée, mais aussi en Mer Noire. Peu importe le lieu, le constat est le même : les déchets plastiques sont partout ! Grâce à ses observations, le premier rapport à grande échelle sur l’abondance et la distribution des macro-débris flottants en Méditerranée a pu être publié.

Quelles sont les observations que vous avez pu effectuer sur la présence des %macro-déchets% en mer ?

Nous avons commencé à travailler en mer Adriatique, avec un filet Neuston, assez similaire au filet manta utilisé à bord de Tara lors de la dernière expédition. Nos échantillons contenaient de nombreux fragments plastiques, mais nous observions également beaucoup de macro-déchets à la surface de l’eau en navigation et j’ai commencé à les compter.

Par la suite, nous avons effectué un recensement des macro-déchets dans les parties centrale et occidentale de la Méditerranée et nous avons examiné d’importants taux de plastique avec des variations de densité et une forte hétérogénéité spatiale. Nous avons également constaté une surprenante accumulation au large de l’Algérie.

Pourquoi dites-vous « surprenante » ?

Parce que cette concentration se situe très loin des côtes, à des centaines de kilomètres du littoral et nous ne nous attendions pas à cela à une telle distance de la terre ferme. C’est difficile de comprendre d’où proviennent tous ces objets. Plusieurs hypothèses sont valables. Il s’agit du principal couloir de transport maritime en Méditerranée, tous les bateaux entrent ou sortent par Gibraltar. Malgré l’interdiction de jeter des ordures en mer, certains navires commerciaux le font peut-être encore. Il existe d’autres options : un courant de surface entraine peut-être les déchets le long de la côte nord-africaine. Il faut souligner que les contraintes financières de ces pays entrainent souvent une mauvaise gestion des déchets.

Quelle technique de recensement utilisiez-vous  ?

Il s’agit d’un comptage visuel effectué à l’aide de jumelles et d’un GPS. On suit la position des objets visibles, on estime leurs tailles, leurs distances par rapport au bateau et on détermine le type d’objet. Puis à l’aide d’outils mathématiques on extrapole une densité, autrement dit on établit un nombre d’objet par kilomètre carré. Bien sûr, nos observations dépendent des conditions de navigation et nous utilisons des méthodes qui prennent en compte la position du soleil, la hauteur de l’observateur au-dessus de la mer, la taille et la couleur de l’objet ou encore la vitesse du bateau. Ainsi, nous parvenons à distinguer des détritus de seulement 2 cm.

D’après nos calculs, en 2013, environ 62 millions de macro-déchets dérivaient à la surface de la Méditerranée. Et il ne s’agit que des objets flottants ! Selon certaines estimations, les déchets présents en surface ne représentent que quelques pourcents de la pollution existante ; le reste gît sur les fonds marins ou les plages.

Nous avons compté en moyenne 25 objets flottants au kilomètre carré dans tout le bassin, avec des piques maximum de 162 débris par kilomètre carré. Les parties les plus polluées se situaient en mer Adriatique et dans le bassin algérien, avec une moyenne de 50 objets par kilomètre carré.

Nous avons commencé les mêmes recherches en Mer Noire, où nous avons pu considérer la même concentration. 90 à 95% des déchets recensés étaient en plastique au moment de notre étude ! Par le passé, les seuls débris flottants en mer étaient d’origine naturelle (bois, algues). A présent, nous observons 3 à 4 fois plus d’objets en plastique que de naturels. Ce ratio signifie que les organismes marins ont 3 ou 4 fois plus de risque qu’auparavant, de rencontrer, de s’étrangler, d’ingérer ou de s’accrocher à ce type de déchet.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

 

 

Articles associés : 

- « Seulement 1 à 2% des plastiques à l’échelle mondiale sont des bioplastiques » Interview avec le scientifique Stéphane Bruzaud. 

- S’inscrire à la newsletter Beyond Plastic Med pour pouvoir regarder la conférence « Plastique en Méditerranée, après le constat, quelles solutions? » en streaming. 

- Abonnez-vous à la Newsletter Tara pour suivre toute l’actualité du bateau !