Le corail, la recherche médicale et le vieillissement | Tara, un voilier pour la planète

Le corail, la recherche médicale et le vieillissement

© Lauric Thiault / Tara Expeditions Foundation

Parmi les questions majeures auxquelles vont essayer de répondre les chercheurs de Tara Pacific, il en est une dont on a encore peu parlé jusqu’à présent : le vieillissement.

Eric Gilson, professeur de Biologie Cellulaire à la Faculté de Médecine de Nice et directeur de l’IRCAN (Institut de recherche sur le cancer et le vieillissement de Nice), est un spécialiste de la recherche sur les télomères. Placés à l’extrémité de nos chromosomes, ils sont reconnus désormais, en partie grâce à ses recherches, comme pilotes dans les processus de vieillissement normaux et pathologiques.

Eric attend beaucoup des investigations qui seront réalisées en laboratoire, sur la base des 40.000 échantillons de coraux collectés pendant toute l’expédition.

 

Porites lobata 4 _ Credit Lauric Thiault
Porites Lobata – © Lauric Thiault / Fondation Tara Expéditions

 

La recherche sur le vieillissement de l’espèce humaine a évolué ces dernières années, pourquoi ?

Eric Gilson : « Il y a encore peu de temps le processus de vieillissement d’un être humain était très mal connu. On ne savait pas comment et pourquoi on vieillit. Récemment, de nouvelles explications ont commencé à émerger de manière beaucoup plus claire. Il est maintenant établi que ce qui nous fait vieillir, cette usure, trouve son origine dans nos cellules.

Grâce aux recherches sur la levure, le poisson-zèbre, la souris, entre autres, on connaît mieux maintenant ces mécanismes. L’ horloge la mieux connue du vieillissement des cellules s’appellent les télomères. Tout au long de notre vie, à chaque division de nos cellules pour assurer notre fonctionnement général, des morceaux de télomères sont perdus. Il en résulte une accumulation de ces cellules senescentes, responsable de notre vieillissement.

Ce mécanisme peut s’accélérer dans certains de nos organes et engendrer des maladies du vieillissement comme les cancers, les pathologies cardiovasculaire, le diabète de type II ou des pathologies respiratoires.

Les causes de cet emballement du vieillissement cellulaire sont multiples, certaines viennent de notre style de vie : faisons-nous du sport, avons nous une bonne alimentation, sommes-nous stressés au travail etc. ? ».

 

Coral sample _ Credit Yann Chavance - Tara Expeditions Foundation
Echantillon de corail – © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

En quoi l’expédition Tara Pacific et le corail vous intéressent dans le cadre de cette recherche sur le vieillissement de l’espèce humaine ?

Eric Gilson : «  Comme je l’expliquais avant, si la connaissance du vieillissement chez l’homme a fait beaucoup de progrès, en revanche nous avons besoin d’étudier de nouveaux organismes-modèles pour progresser encore dans sa compréhension. Mais pas n’importe quels modèles, ceux qui sont proches de nous et qui montrent des particularités exceptionnelles en terme de longévité.
 

S’il y en a bien un qui a inventé, dans le règne animal, un record du monde de longévité, c’est le corail. Il est présent sur terre depuis des millions d’années et, en plus, est assez proche de l’organisation génomique de l’homme.

Quand on veut progresser dans la connaissance des horloges qui pilotent le vieillissement de l’homme, l’étude de celles de cet animal est une mine de découvertes potentielles ».

 

Coral sample under the microscope _ Credits Yann Chavance - Tara Expeditions Foundation
Echantillon de corail © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Qu’est ce que vous allez étudier particulièrement dans le corail ?

Eric Gilson : « Nous le savons déjà, les télomères du corail sont très proches de ceux de l’homme. Ses séquences d’ADN sont identiques aux nôtres. Ce qui nous intrigue particulièrement c’est quelle invention le corail a trouvée, tout au long de son évolution, pour retarder l’horloge télomérique ? Quels mécanismes ont été créés par cet animal pour rendre ses cellules plus résistantes au vieillissement ?  Il n’y aurait certainement pas de récifs coraliens aussi importants et riches en biodiversité sans cette extrême longévité ».

 

Très concrètement, lorsque vous aurez reçu votre part d’échantillons prélévés tout au long de l’expédition, qu’allez-vous en faire ?

Eric Gilson : « À partir des tissus de l’animal, et le corail en est un, nous allons extraire l’ADN. L’analyse de ces échantillons par des techniques moléculaires, nous permettra de quantifier l’ADN télomérique présent. Je vous rappelle que c’est le raccourcissement de cet ADN chez l’homme qui est le mécanisme de son vieillissement.

Mais revenons sur Tara, ce qui est très intéressant pour nous aussi dans cette expédition, c’est qu’à travers les milliers d’échantillons que nous allons recevoir, nous allons pouvoir étudier les variations de taille de cet ADN télomérique en fonction de l’environnement dans lequel a vécu ce corail.  Cela nous permettra d’établir de nouvelles relations entre la dynamique du télomère et son habitat.

 

Pocillo meandrina 2 _ Credit Lauric Thiault
Pocillopora meandrina – © Lauric Thiault / Fondation Tara Expéditions

 

Derrière tout cela, la question de fond que nous nous posons pour les êtres humains est la suivante : que se passe-t-il quand un humain est stressé, par exemple, et que cette horloge télomérique s’accélère ?

La relation que nous allons établir pour le corail entre style de vie, environnement, habitat est donc très intéressante pour comprendre le fonctionnement de notre propre machinerie.

Comme on ne peut pas le faire avec les humains, nous allons essayer de comprendre avec le corail, quelle(s) stratégie(s) cet animal invente pour échapper aux différents stress environnementaux qu’il rencontre et comment il s’en sort.

On le sait, chez l’homme, cette perturbation de l’horloge télomérique par le stress peut conduire à des vieillissements pathologiques graves, comme des maladies cardiovasculaires ou des cancers.

Et parmi les autres questions sous-jacentes dans la recherche que nous menons grâce à Tara, il y a aussi cette interrogation fondamentale pour nous : peut-on ralentir le processus de vieillissement, voire le réverser ? Et si oui, comment ? »

 

Vincent Hilaire

 

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