Les zones marines protégées : le débat

© Julien Girardot / Fondation Tara Expéditions

Pollutions en tout genre, surpêche, urbanisation des côtes, changement climatique, acidification, il est urgent d’agir pour protéger les écosystèmes marins, à commencer par les plus vulnérables. Si de plus en plus de zones marines protégées sont décrétées, quels sont les moyens de leur gestion ?  Entretien avec André Abreu, directeur Environnement et Climat à la Fondation Tara Expéditions à propos de ces prés carrés pour l’océan.

 

En quelques mots, où en sont les initiatives de zones marines protégées ?

Même si cela semble une évidence à l’heure des crises écologiques, la mise en place de ces zones de protection est loin d’être un processus facile. Pour protéger une espèce en voie de disparition comme le requin baleine, conserver la biodiversité d’un endroit symbolique comme Hawaii ou l’Ile de Pâques, ou encore protéger un écosystème en danger comme les récifs coralliens, chaque pays a ses critères, ses contraintes juridiques, ses intérêts. A chaque objectif, les processus diffèrent et les moyens mis en œuvre pour gérer ces zones sont très disparates.

 

On parle souvent de préservation ou de sanctuarisation. Qu’est-ce que cela signifie ?

D’un côté, il existe des zones à protéger absolument, comme l’Antarctique, l’Arctique, ou encore des zones sensibles comme les barrières de corail, qui devraient sans doute faire l’objet d’un statut de protection intégrale, interdisant toute exploitation de toute ressources minérales, halieutiques ou autre. Il s’agirait de restreindre considérablement l’activité humaine sur ces territoires. Si la sanctuarisation des zones désertes – dénuées de communauté – reste applicable, pour d’autres régions plus peuplées, le processus est plus complexe.

D’un autre côté, depuis quelques décennies de nombreuses initiatives de préservation, de différents statuts sont développées. Les « parcs marins », les « Espaces Natura 2000 » ou encore plus récemment les « Aires Marines Educatives » ont vu le jour.  Elles sont moins contraignantes, voire pas du tout.

 

expeditions-tara-arctic-2007-2008-projet-tara-arctic-2006-f-bernard-20060905© François Bernard / Fondation Tara Expéditions

 

Aujourd’hui, quel est le débat au sein des groupes d’experts et des ONG ?

Le débat est vif ! Les discussions portent beaucoup sur la définition des zones, sur leur statut et leur efficacité. Régulièrement, le débat veut que nous décidions entre des zones de sanctuarisation totale et des zones de « gestion durable ». L’un est souvent inapplicable et l’autre recouvre des pratiques multiples, sans véritables restrictions, au-delà du discours. Quelle est l’efficacité pour les Aires Marines Protégées que l’on appelle « Espaces marins bien gérés », où presque toute activité est autorisée ? Quelle efficacité pour le Parc National des Calanques où tant de boues rouges sont encore déversées à proximité ? Le plus souvent, malheureusement, les réserves existent par décret, sans financement, ni outil ou véritable logique de gestion intégrée pour leur mise en place. 

 

Y a-t-il un objectif défini au niveau international, par l’ONU par exemple ?

Les « Objectifs d’Aichi », comme proposés par l’Union Internationale de Conservation de la Nature (IUCN) en 2010 à l’ONU, indiquent de protéger 20% de l’océan à l’horizon 2020. Les Etats peuvent proposer différents niveaux de protection adaptés à chaque territoire, avec des activités, populations et cultures différentes.

 

planet-ocean_movie_5_copyright-yann-arthus-bertrand© Yann Arthus-Bertrand 

 

Est-ce vraiment efficace ?

C’est bien la question ! Parmi les régions qui demandent une protection, la question reste de savoir quel impact les « restrictions » des activités humaines auront sur les différents territoires et leurs populations. Un important travail de définition est donc essentiel pour faire correspondre le « niveau de protection » nécessaires aux écosystèmes et la « restriction des activités » pour chaque région à protéger.

 

Selon vous, comment pourrait-on améliorer la situation ?

Pour la Fondation Tara Expéditions, la réponse réside dans la mise en place de vrais critères scientifiques sur l’état de vulnérabilité des écosystèmes, sur leur capacité et le temps de résilience nécessaire, sur l’origine des menaces, la vitalité des ressources. A cela s’ajoute un indispensable débat, au risque que celui-ci n’aboutisse pas à la protection idéale mais à une protection comprise et acceptée. Si nous voulons tenir compte des besoins des populations, il faut créer ce débat sur chaque territoire, et définir avec les populations locales les activités indispensables, entre pêche artisanale, tourisme, ou aquaculture entre autres.

Face aux intérêts divergents, l’enjeu est complexe. Il donne lieu aujourd’hui à des dichotomies – justifiées ou non – qui gagneront à être éclaircies sur la base d’une expertise scientifique, actuelle ou future, qui n’est pas encore mise à profit. C’est dans cet objectif que l’ONU a mis à disposition des pays un outil pour identifier les zones à protéger (EBSAS, ou Ecologically and biologically significant marine areas).

En ce moment même, Tara navigue dans le Pacifique où beaucoup de ces questions sont posées quotidiennement. Entre la vision des peuples du Pacifique, l’intérêt des métropoles, les objectifs des ONG et les pressions économiques, il est indispensable de promouvoir un débat apaisé avec tous les acteurs. Les critères de définition ou de rejet de ces zones ne doivent pas être dictés par des opportunismes divers, mais basés sur des évidences scientifiques et respectant les populations locales. C’est plus long, plus laborieux sans doute mais également plus durable.

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