Rencontre avec Pete West, directeur de la photographie sous-marine | Tara, un voilier pour la planète

Rencontre avec Pete West, directeur de la photographie sous-marine

© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

Prouesses de l’imagerie et de la technologie, les images de corail réalisées par Pete West, directeur technique de BioQuest Studios et de la photographie sous-marine de l’expédition Tara Pacific, en collaboration avec le directeur artistique Daniel Stoupin, dépassent de loin nos attentes. Au format super macro, elles interpellent et intriguent. Au cœur du corail, au plus près de l’animal, celles-ci sont aussi rares qu’exceptionnelles. Si surprenantes que l’on s’interroge : « Ces couleurs sont-elles réelles ? S’agit-il d’images en 3D ? » À travers elles, le corail s’anime sous nos regards émerveillés. Pete West livre quelques secrets de leur réalisation.

 


© Pete West / BioQuest Studios / Fondation Tara Expéditions

 

Comment avez-vous eu l’idée de filmer les récifs de cette manière ?

Créer des images suscitant l’inspiration commence par la compréhension de la perception visuelle et de la lumière. Ce sont des sujets que nous avons étudiés pendant de nombreuses années et cela nous a aidés à développer nos techniques uniques de tournage et photographiques. La capacité sensorielle des humains est très limitée comparativement à celle de beaucoup d’animaux. Eux, perçoivent un spectre plus large et davantage de propriétés de la lumière, et leur cerveau fonctionne différemment du nôtre. Pour comprendre la nature, nous devons parfois regarder le monde à travers leurs yeux et prendre conscience du fait que celui-ci est bien plus riche que ce que perçoit l’œil humain. Le monde sous-marin est très différent du monde terrestre de par ses propriétés spectrales.

La photographie et la cinématographie traditionnelles ne permettent pas de capturer la plupart des couleurs sous l’eau. Lorsque les hommes filment et photographient en milieu aquatique, ils le font au moyen de leur perception, leur interprétation et leurs sources de lumière artificielle terrestres. La question que les gens nous posent le plus fréquemment lorsqu’ils découvrent nos images est : « Les couleurs sont-elles vraies ou retouchées ? » La réponse est simple : elles sont réelles ! Sous un spectre de lumière ambiante sous-marine et à proximité du sujet, ce sont les couleurs que l’observateur verrait.

La plupart des cinéastes ne tiennent pas compte des phénomènes de fluorescence et du fait que la couleur de nombreux animaux marins dépend de la lumière dans laquelle ils sont plongés. Utilisez les lumières blanches équilibrées « traditionnelles » en milieu aquatique et beaucoup de couleurs naturelles disparaissent ! En réalité, la lumière blanche permet de mettre en évidence les couleurs que les animaux utilisent généralement comme camouflage. C’est la palette de couleurs présentée dans la plupart des documentaires sous-marins comme « naturelle » et le spectateur y est habitué.

 

Chief Scientist Didier Zoccola examining the coral covering the 73 year old shipwreck Chang Maru_Photo Credit Pete West_AG9I5964 (redimensionnee)Didier Zoccola, chef scientifique, examine le corail couvrant l’épave du Fujikawa Maru, vieille de 73 ans. © Pete West / BioQuest Studios / Fondation Tara Expéditions

 

Comment procédez-vous pour filmer des images macro de coraux ?

Ces animaux sont des sujets particulièrement difficiles pour l’imagerie. Nous les réalisons en laboratoire. Nous commençons notre processus en collectant les coraux nous-mêmes ou en les achetant à des collectionneurs de coraux et de poissons. La collecte de coraux sur la Grande Barrière de corail est très bien réglementée et requiert des permis. Nous choisissons un corail en fonction de son comportement individuel ou parfois simplement pour sa couleur et ses détails. C’est une chose de filmer le corail, c’en est une autre de filmer son comportement (alimentation, etc.). Ce sont ces éléments qui font une véritable histoire.

Une fois que nous avons obtenu un échantillon corallien, il est placé dans l’un de nos aquariums et acclimaté pendant 3 mois. Lorsque nous sommes prêts à filmer, la première étape est de déterminer le spectre de lumière approprié. Nous avons développé nos propres systèmes d’éclairage à LED qui nous permettent de faire varier les longueurs d’onde et de simuler la luminosité à différentes profondeurs. C’est ce qui nous permet de faire ressortir les couleurs naturelles des coraux, non faussées par les lumières habituellement utilisées sur terre.

Le choix de l’optique est déterminé par la taille du corail ou du polype individuel et par le résultat final que nous souhaitons obtenir. Beaucoup de nos objectifs sont faits sur mesure et nous utilisons souvent des lentilles supplémentaires que nous fabriquons nous-mêmes. Ensuite, nous mettons au point les techniques pour déplacer le système de caméra afin d’atteindre l’effet cinématographique désiré. Lorsque nous tournons des séquences en accéléré de polypes coralliens de moins de 3 mm de diamètre, nous pouvons avoir à déplacer l’appareil photo de seulement 5 mm sur une période de 5 à 6 heures. La précision et l’isolation vibratoire requises pour un tel déplacement est extraordinaire et nous avons conçu et construit un certain nombre de systèmes pour nous aider à atteindre ces résultats. Nous utilisons de nombreux systèmes antivibrations, installés dans des studios isolés en béton, car le moindre mouvement ou la moindre vibration suffit à perturber le corail, l’amenant à modifier son comportement ou provoquant la rétractation complète des polypes.

Les progrès constants de la technologie numérique nous permettent de continuer à développer des techniques révélant la nature aux spectateurs à travers de nouveaux moyens. En bref, ce que nous faisons dans les studios BioQuest est plus proche de l’imagerie numérique utilisée en science que de la cinématographie et de la photographie traditionnelles. Nous ne capturons pas le monde tel que nous le voyons à l’œil nu. Nous cherchons à révéler l’invisible.

 

Pete_West_Hidetoshi_Nishijima_rire_credit_NPansiot-2170269(redimensionnee)Moment d’échange entre l’acteur Hideyoshi Nishijima et Pete West, directeur de la photographie sous-marine. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Vous étudiez la vie marine depuis longtemps maintenant. Êtes-vous toujours ému par ce que vous voyez à travers vos objectifs ?

Je pense que vous appréciez davantage le milieu marin lorsque vous travaillez au moyen de la photographie super macro plutôt que traditionnelle – technique avec laquelle vous plongez en moyenne pendant une heure dans l’optique de filmer autant de choses que possible. Avec la photographie super macro réalisée en studio-laboratoire, nous pouvons passer des semaines, voire des mois à étudier un animal avant de commencer à prendre des photos ou à filmer.

Notre travail nous a permis de réaliser à quel point il y a de choses à voir et à apprendre, si seulement nous modifions notre perception du temps, des échelles et de la couleur.

 

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

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