ANTARCTIQUE

© Pierre Huyghe

2005

Un groupe d’artistes contemporains, emmené par Pierre Huyghe, a embarqué pendant un mois à bord de Tara. Leurs oeuvres sont exposées dans de grands musées internationaux en 2006.

«  Etait-ce vraiment une grosse tempête  ?  », interrogent les nouveaux passagers, livides, embarqués à Ushuaïa quelques jours plus tôt. Céline Ferrier leur répond de façon laconique. « C’était une tempête, plutôt grosse, mais on ne parle pas des tempêtes qui dépassent l’entendement, celles qui sont plus que des tempêtes. On a eu force 11-12 sur l’échelle de Beaufort. Or 12, c’est le maximum. Ça vous donne une idée…. ».

Dans le passage de Drake, des vents de 60 nœuds ont déchiré les voiles. Tara a dû passer huit heures en fuite, à sec de toile. L’un des moteurs est tombé en panne. Pendant cinq jours, quelques artistes, qui n’étaient pas marins pour un sou, ont vécu leur baptême de la mer.

Les équipiers de Tara essaient de comprendre la démarche de ces artistes embarqués à bord et décidés, coûte que coûte, à dépasser au sud le cercle polaire antarctique. Pierre Huyghe est l’une des figures de l’art contemporain. Habituellement, il partage son temps entre Paris et New York. Les convergences entre fiction et réalité constituent la clef de son œuvre où s’entremêlent une multitude de moyens d’expression : film, photo, sculpture, architecture, musique… Il y a longtemps que cet artiste pense à aller voir du côté de l’Antarctique. Il avait déjà approché l’équipe du bateau du temps où il s’appelait Antarctica, avec Jean-Louis Étienne.

Nous sommes au xxie siècle. Le monde se métamorphose de manière tangible. Ces transformations ont attisé le projet de Pierre Huyghe d’aller vers le grand Sud explorer « le réel pour mieux approcher l’irréel ». Le réchauffement climatique, ou plutôt les conséquences de ce réchauffement ont inspiré son projet artistique. Il s’explique : « Ce phénomène a ouvert de nouveaux paysages marins, révélant des terres qui ne figurent sur aucune carte, ainsi que leur faune endémique. Quelque part autour du cercle polaire antarctique, doit exister une zone où des îles sans nom, sans échelle ni position, surgissent et disparaissent selon les saisons. Une rumeur dit qu’un animal blanc jamais répertorié, un spécimen unique, aurait été observé sur l’une de ces îles, près de la baie Marguerite… ».

À partir de cette rumeur, Pierre Huyghe a rassemblé un groupe d’artistes curieux d’aller la vérifier. Le chef opérateur Maryse Alberti, Jay Chung, Francesca Grassi, Aleksandra Mir, Q Taketi et Xavier Veilhan viennent de Paris, de New York, de Stockholm, d’Allemagne ou du Japon. Ils exposent dans les musées des grandes capitales.Pierre Huyghe a une peur bleue de la mer. Et Francesca Grassi a beau être l’arrière-petite fille du second capitaine du Nimrod, le navire de l’expédition Shackleton vers le pôle Sud (1908), aucun d’eux n’a la moindre idée de ce qui les attend.

Le capitaine et son équipage sont un peu déroutés, le contenu de leurs bagages (icebergs gonflables, trousse de couturière…) et les questions déroutantes de ces passagers néophytes mais très déterminés à atteindre le 69e parallèle Sud. « Tout semblait si nouveau pour eux, se souvient Céline Ferrier, le capitaine. Pour la plupart, ils n’avaient jamais mis le pied sur un bateau, on sentait qu’ils n’avaient pas souvent de contact avec la nature. Je savais qu’il faudrait certainement les faire changer ».

« Au début, on ne comprenait pas grand-chose à leurs objectifs », souligne Fantin, habitué jusque-là à la clientèle oisive des charters de luxe. « Mais sur Tara, on sait de toute façon que les passagers sont là pour travailler. Notre rôle est de les mettre en confiance et de savoir les conseiller, de suivre leurs désirs au plus près. Ils venaient faire un film sur le manchot albinos, il fallait le trouver. Ils voulaient de la lumière noire plutôt que du ciel bleu, ils allaient être servis … »

Les artistes réalisent néanmoins que « seuls les événements et les non-désirs déterminent ce genre de voyage ». En clair, la météo, et elle seule, aura le dernier mot sur le choix de l’itinéraire. La nature n’est pas une matière qu’on travaille à sa guise. La direction du vent vient de dicter le point d’atterrissage sur la péninsule, aux îles Pitt, réputées pour leurs léopards de mer.

En ouvrant les yeux, les artistes découvrent « cette autre planète » : ils sont arrivés en Antarctique et cela les impressionne aussitôt. Inspirés, ils sautent dans leurs combinaisons polaires pour s’enivrer de ce « paysage sans matière, uniquement de lumière ».

Au 65e parallèle Sud, Céline Ferrier décide d’aller faire un tour dans le « brash » (terme décrivant une concentration de glacons de tailles différentes). Mais Tara reste bloqué dans 1,50 m de glace compacte. Les artistes sont émerveillés de pouvoir marcher sur l’eau, encordés les uns aux autres, dans l’incertitude du lendemain. Tara reste emprisonné un jour, puis deux, puis trois.

Chaque jour, les nouveaux équipiers sont de plus en plus heureux de s’échapper ainsi du script du temps, de l’espace même, dans une zone peu cartographiée, de se fondre dans cet inimaginable « réel ». Peut-être aussi de se mettre en danger ! Pierre Huyghe ne cache pas son excitation dans l’article qu’il publie dans la revue Artforum : « Ils commencèrent à rationner l’eau car l’appareil de dessalage ne pouvait plus pomper l’eau de mer gelée… Le poêle au milieu de la cabine principale devint l’unique source de chaleur à bord. Personne ne savait combien de temps ils resteraient coincés dans les glaces. Il était donc prudent d’économiser l’énergie. » Excités par ces conditions extraordinaires, les artistes débutent le tournage, l‘un d‘entre eux simule un mariage sur le pont, avec une robe de mariée cousue à bord.

L’île sans nom n’était-elle pas le bateau lui-même ? « L’ambiance à bord était délirante, avoue Céline Ferrier. Nous faisions nous aussi un grand voyage dans l’étrange, même si nous devions rester très concentrés sur la situation. » Le vent tourne et permet à Tara de se libérer des glaces… Ils sabrent le champagne et reprennent la route vers le 66e parallèle car, s’ils ont accepté de renoncer à la baie Marguerite, ils souhaitent quand même passer sous le cercle polaire.

La carte des glaces assortie du vent du Sud qui souffle depuis la veille laisse pressentir de grosses difficultés. Leur enthousiasme reste inébranlable tant ils se sentent en sécurité, bien au chaud à bord du bateau… Il est vicieux parfois, ce confort ! Céline Ferrier explique qu’il faut rebrousser chemin, reprendre la route nord et attaquer sérieusement les travaux prévus autour de « la créature blanche ».

« On aurait passé deux jours avec le vent dans le nez. Stupide, beaucoup de temps et d’énergie perdus. Je sens que Pierre a beaucoup d’amertume et qu’il regrette déjà cette décision. Ce choix pour moi est nettement plus raisonnable », écrit-elle dans le log du site www.taraexpeditions.org.

La route passe sur des fonds pas encore cartographiés ; le décor des îles alentour semble fidèle à celui recherché… le lieu est trouvé : « l’île sans nom », où se cache peut-être « l’être blanc », le manchot albinos. Branle-bas de combat, chargement du matériel dans le Zodiac, tout le monde descend à terre. Quelques-uns montent une structure gonflable mi-baleine à bosse, mi-iceberg, un émetteur est installé, d’autres s’en vont capter les sons du champ magnétique… Un autre construit un cerf-volant noir. La caméra 16 mm est installée, en attendant que s’approche le manchot albinos. « En 2041, le traité de protection du continent va être révisé. Cette aventure était un voyage dans la préhistoire de la civilisation antarctique à venir », conclut Pierre Huyghe.

Elle sera racontée sous la forme d‘un spectacle musical donné sur la patinoire de Central Park, à New York, dans une exposition à la Tate Gallery de Londres, au musée d’art moderne de Paris…L’art a de jolies manières de dire l’essentiel sur nos angoisses. Si même les lieux à l’abri des agitations du monde se métamorphosent, quelles autres mutations nous réserve le futur ?

Ecrit par Françoise Franco – extrait du livre « Tara, un voilier pour la planète » aux éditions Guérin, 2005