ENDURANCE, GÉORGIE DU SUD | Tara, un voilier pour la planète

ENDURANCE, GÉORGIE DU SUD

© P.Tournaire/Tara Expéditions

2004

L’association des Montagnes du Silence qui réunissait à la fois des sourds et des entendants parmi lesquels Daniel Buffard, Catherine Chabaud et Paul Pellecuer, a réalisé une expédition fantastique sur les traces de Sir Ernest Shackleton. 

« Notre passion, c’est la montagne, notre handicap, c’est le silence. Nous avons réuni ces deux éléments dans « Les Montagnes du Silence ».

L’association «Les Montagnes du Silence» a été créée en 2002 sur une idée : sourds et entendants, ensemble en montagne. La volonté de Daniel et Françoise Buffard-Moret, sourds et alpinistes chevronnés, était de créer une synergie dans la confrontation de deux mondes (sourds et entendants qui vivent en parallèle dans la société) au travers de la montagne. Pour lancer cette association, Daniel et Françoise décident de  taper du poing sur la table». Il y a trop de problèmes chez les sourds à commencer par un taux d’illettrisme qui dépasse les 70%…

Ainsi, le projet Endurance se place dans ce premier sillage de cette belle histoire. En novembre 2004, les vingt membres de l’expédition “mer et montagne” dont 6 sourds français et suisses embarquent aux îles Falkland à bord de Tara pour rejoindre l’île de la Géorgie du Sud à l’extrême sud de l’Océan Atlantique. Physiquement, l’équipe des Montagnes du Silence était très affûtée par deux années de préparation très sérieuse. Pas question de sélectionner des sportifs de haut niveau. Les six sourds ont été plutôt choisis en fonction de critères moraux et de représentativité de la communauté des sourds (carreleur, enseignant, comédien, laborantin, etc…). Cette sélection s’est donc faite au travers de stages techniques de haute montagne et de voile avec des professionnels tels que Paul Pellecuer et Jean Paul Peeters, guides de haute montagne, et Catherine Chabaud, célèbre navigatrice. Deux interprètes professionnels en langue des signes ont également été recrutés pour accompagner cette expédition ainsi qu’un médecin urgentiste du secours en montagne. “Cette aventure ne commence pas le jour où on monte dans l’avion, elle commence dès maintenant lors de ce premier stage” déclare Catherine Chabaud.

Ces préparations sportives ont contribué au développement de la langue des signes. Comme on l’imagine, des mots comme “bâbord“, “drisse“, “spi“, “mousqueton“ , “piolet“, “crevasse“ ne font pas partie du vocabulaire courant de cette langue mais la langue des signes est particulièrement adaptée aux terrains de montagne et en mer. Le célèbre magazine de la mer Thalassa est aussi sur le coup avec la présence de Luc Marescot, célèbre caméramen-réalisateur et Olivier  Gil, le plus original preneur de son du moment…

Pourquoi la Géorgie du Sud ?

Les compagnons des Montagnes du Silence mettent leur pas dans ceux d’Ernest Shackleton à travers la Géorgie du Sud. En octobre 1915, le voilier Endurance fut broyé par les glaces en Antarctique. Le chef d’expédition Ernest Shackleton parvient avec une grande ténacité à sauver tout l’équipage en rejoignant les côtes de la Géorgie du Sud en canot en mai 1916 et en traversant les hautes montagnes pour aller chercher du secours dans les stations baleinières d’alors.
L’expédition des Montagnes du Silence ne se place pas sous le signe de l’exploit. C’est une formidable leçon de courage pour une communauté souvent considérée à tort comme handicapée et un combat des sourds dont la langue des signes a été interdite en 1880 dans toute l’Europe, et ce pendant près d’un siècle !

En arrivant au port aux îles Falkland pour embarquer sur la goélette Tara, toute l’équipe est très impressionnée par cette belle grosse baleine tout en métal ! C’est un voilier hors de commun ! Outre ses dimensions extraordinaires, sa grande caractéristique est son carré spacieux et très lumineux extrêmement pratique pour les sourds.

L’expédition commence par une superbe traversée de quelque 1 600 miles à travers les 50èmes rugissants pour rejoindre les montagnes légendaires. Elle est mise à profit pour s’entraîner sur les signes utiles dans les situations urgentes où il est vital de communiquer. Les sourds pouvaient “discuter“ sans crier d’un bout à l’autre du pont de Tara ou à travers le grand hublot du carré. Les marins de Tara en étaient stupéfaits !

Deux événements ont marqué cette traversée. Une première sentinelle avec ces rochers perdus en pleine mer de Scotia que sont les Shag Rocks. Ensuite, cet iceberg à la dérive depuis l’Antarctique. Il a été repéré par radar à 3 heures du matin. “On est tous sortis de nos couchettes. Sur le pont, nous sommes enveloppés dans un brouillard épais et tout à coup cet énorme fantôme blanc qui apparaît à quelques mètres ! Tara a dû changer rapidement de cap pour l’éviter. Nous avons longuement longé l’iceberg. Nous étions là, tous en rang, les yeux levés vers le haut, médusés !”
Le lendemain, au réveil, les montagnes de la Géorgie du Sud sont en vue. “je n’ai jamais vu des couleurs pareilles en montagne !” dit Françoise, sourde et montagnarde chevronnée. L’émotion est forte car c’est l’aboutissement de deux années d’efforts et de préparation.

A partir de Grytviken, puis d’autres mouillages où Tara a jeté l’ancre sur toute la côte Est, quelque peu protégée des vents en provenance du Cap Horn, l’équipe des Montagnes du Silence consacre et s’entraîne une vingtaine de jours à l’exploration des montagnes, de ses glaciers et, bien sûr de ses côtes peuplées d’une faune très riche.  À chaque sortie en montagne, les montagnards invite un marin de Tara.

La météo accorde une belle trêve, il est donc le moment de faire la fameuse traversée de Shackleton. Le voilier Tara met le cap vers la baie de King Haakon Bay située sur la dangereuse côte ouest. C’est une très belle navigation en passant par l’extrême Nord de l’île, juste avant l’île aux oiseaux.

Skis aux pieds “C’est avec beaucoup d’émotion que nous voyons s’éloigner Tara au large de la baie où Shackleton mouilla avec sa chaloupe, il y a près de 90 ans” dit Daniel. Shackleton et ses 2 compagnons mettront 36 heures pour traverser l’île. L’équipe des Montagnes du Silence mettra quatre jours. Il est juste question de réussir une belle aventure humaine et de démontrer que les sourds et entendants peuvent vivre ensemble.
Pascal Tournaire, le photographe et alpiniste, était émerveillé : “Les sourds ont tellement pris l’habitude de prendre sur eux, de supporter les difficultés du quotidien que nous ne pouvions pas nous plaindre. Personne chez les entendants n’aurait eu l’idée de râler, d’exiger”.

A l’arrivée au bout de ces quatre jours, l’équipe s’est retrouvée sur un magnifique sommet sans nom à 800 mètres d’altitude, surplombant le magnifique Drygalski Fjord avec de beaux glaciers vêlant dans la mer. Moment très fort où tous les membres se sont embrassés car nous savions que le voyage prenait fin. Ils décident de baptiser cette montagne « le Pic des Montagnes du Silence ».

La seule vraie tempête : c’est en pleine mer au retour en janvier 2005. “ Si nous étions sur un voilier normal, nous aurions eu très peur. Sur Tara, nous étions  en sécurité !” dit Catherine Chabaud à l’époque à Daniel.

Marins et montagnards, sourds et entendants se sont encordés pour aller au bout du monde, dans le grand sud pour que les sourds, qui ont une langue, une culture, une identité propres, méritent d’être davantage écoutés. Merci Tara !!!

Depuis cette formidable expédition mer et montagne, l’association “Les Montagnes du silence » continue sa mission pour la cause des sourds au travers de la montagne. Au printemps 2010, elle a monté une expédition polaire sur l’archipel du Svalbard dans l’Arctique avec un programme pédagogique important en direction des enfants sourds. Elle organise chaque année des stages de découverte de la haute montagne accessible aux sourds et entendants en partenariat avec le Parc national de la Vanoise.

Par Daniel Buffard-Moret, montagnard, président des Montagnes du Silence.