GENESIS

© Sebastiao Salgado

2005

Le photographe brésilien Sebastião Salgado en partenariat avec le Programme des Nations Unies pour l’environnement, est venu écrire le chapitre Antarctique de son projet Genesis, une grande fresque photographique en noir et blanc sur les lieux où la nature est restée vierge.

«  Alors que l’équipe des Montagnes du Silence boucle les derniers sacs, je décide de rester à bord. En quelques heures, j’ai appris qu’il y avait de la place, compris qu’il y aurait encore une bien belle équipe à bord pour le voyage en Antarctique, réalisé qu’il y avait là une opportunité pour apprendre encore », écrit Catherine Chabaud le 18 décembre 2004.

Chargés de leurs gros sacs et de leurs casquettes respectives, Laurent Ballesta, biologiste marin et Gil Kebaïli, réalisateur, se dirigent vers Tara. Tous deux sont en repérage pour la réalisation d’une émission d’Ushuaïa Nature. Ils ont suivi Sebastião Salgado, le célèbre photographe brésilien, qui s’attaque à la réalisation du volet « Antarctique » de son dernier grand projet, Genesis. Chacun son matériel, chacun ses buts, qui finalement convergent puisque, à bord de Tara, ils partent tous en témoins.

Économiste de formation né au Brésil dans un milieu modeste, le photographe s’intéressait jusque-là à la souffrance des hommes : famines, exodes, guerres. Ses grands reportages, construits sur de longues années de documentation et de voyages, ont toujours été teintés d’un caractère social. Il s’y est engagé, ou plutôt immergé, de façon militante. Sa carrière est jalonnée de collaborations avec les grandes organisations humanitaires mondiales (UNICEF, HCR, OMS), d’actions personnelles en direction de ses « sujets ».

Justement, après avoir sillonné la planète pour témoigner de la condition humaine, Sebastião Salgado mesure combien les souffrances de l’homme sont intimement liées à l’environnement où elles se développent. Qu’elles soient le résultat de sa dégradation, ou au contraire qu’elles en soient la cause. Il a vu, partout, à quel point la nature, elle aussi, est en souffrance.

Effrayés de voir « le monde, ses habitants et ses ressources naturelles en péril », ne comprenant pas que le cri d’alarme et les débats, devenus pourtant si fréquents, n’aient pas plus d’impact, Sebastião Salgado et Lélia Wanick Salgado ont choisi  de faire changer les choses pour l’environnement. Sur leurs propres deniers, ils conduisent un vaste programme de reforestation dans leur Brésil natal (plus de 740 000 arbres plantés). Sebastião consacre sa dernière grande œuvre photographique à rendre hommage à la nature. « Une façon de boucler la boucle », conclut-il. À 61 ans, il change d’angle mais souligne que « ses projets sont tous liés entre eux comme les chapitres d’un même récit ». Avec Genesis, il souhaite nous remettre en contact avec la nature, nous rapprocher de nos racines, rappeler que nous faisons partie d’un tout, d’une même planète, où les écosystèmes sont interdépendants. «Nos liens avec la nature, avec nous-mêmes, sont coupés. Il est vrai qu’en tant qu’espèce la plus développée, l’humanité entretient des rapports particuliers, voire dominants, avec la nature. Mais elle n’en fait pas moins partie ».

Genesis n’est pas un simple regard sur les parties du globe encore vierges, c’est une sorte de voyage anthropologique qui remonte vers nos origines. Vers les vestiges des premières colonies humaines, les tribus dites « primitives », les animaux qui ont résisté à la domestication. Vers les éléments qui donnèrent la vie. Sebastião Salgado a imaginé quatre volets, pour se souvenir. Se souvenir qu’il n’y a pas de présent sans passé, que l’avenir découle du présent. Qu’il est encore temps d’intervenir pour sauver ce qui peut l’être dans l’humanité. Pour le dernier volet, intitulé Le monde d’avant l’homme, qui raconte la naissance de la vie, Sebastião Salgado a pris la route de l’Antarctique, bardé d’appareils et nourri d’un important travail de recherches préliminaires. « Je veux que quiconque visite l’une de mes expositions en ressorte différent. Je suis persuadé que chaque individu peut être d’un grand secours, non pas par des dons de biens matériels, mais en participant, en se sentant réellement concerné », dit-il.

Du noir et blanc, des images fixes plutôt que des images vidéo, sur du papier ou sur les murs plutôt que sur le web. Au fond, peu importent les moyens, car l’objectif est le même. Le PNUE soutient Genesis, comme il soutient Tara, devenu pour un mois un studio mobile, prêt à emmener le photographe s’attarder où il veut, avec un équipage qui le libérera de tout autre souci que celui de s’immerger dans son sujet.

Cap Horn, archipel Diego Ramirez, baie Marguerite, mer de Weddell, l’île Déception… Sebastião Salgado, enivré, n’a presque pas fermé l’œil ! Insatiable, infatigable, fasciné, il a passé presque tout son temps sur le pont, quand ce n’était pas au sommet du mât, à guetter, s’imprégner, ressentir pour finalement « shooter ». Il est parfois tellement habillé dans le froid cinglant qu’il ne sent plus ses appareils autour du cou.

« Le piège ici, c’est la lumière, qui est belle et qui dure longtemps, explique-t-il. Un coucher de soleil se prolonge pendant au moins cinq ou six heures. Alors tu travailles tout le temps. J’ai beaucoup plus travaillé que d’habitude. Un mois ici correspond à deux mois ailleurs… » L’équipage a été conquis par son enthousiasme. Fantin, le « second » de Tara, n’en est pas revenu : « C’est fou de voir à quel point quelqu’un peut être inspiré. Lorsqu’on l’aidait à porter son matos à terre, il voulait toujours aller plus loin, marchait et marchait encore, grimpait sur les glaciers… Il pouvait rester six heures près d’une manchotière, immobile derrière son viseur. Il n’avait jamais froid aux pieds… moi, je me gelais ! Il a une très grande exigence, une énorme conviction et il est littéralement fascinant. »

Lorsqu’un paysage le touchait plus que les autres, Sebastião Salgado plongeait dans cette vision du monde originel, entrait en osmose avec la nature. Parfaitement concentré sur son travail, il perdait la notion du temps. Cet iceberg, cette île aperçue au loin dans la brume irisée d’une lumière rare d’où émerge une montagne, ces manchots jugulaires observés aux jumelles : l’œil du photographe ne se contente pas de caresser le tableau que les autres croient avoir vu cent fois. Il sent, il ressent. « Je vais certainement trouver là ce pour quoi je suis venu ici », confie-t-il, alors qu’il demande au capitaine de faire rentrer le bateau dans une baie inconnue. Il désire se fondre, entrer en douceur dans ce paysage d’éternité, se laisser envahir par l’émotion. Cette attitude fera la différence entre une « belle photo » et les images de Sebastião Salgado, qui forcent à la réflexion. Pour atteindre ce but, il lui fallait cet heureux mélange de liberté, de temps et d’action. Encore une fois, Tara a contribué à créer cette alliance. « Grâce à la souplesse de ses mouvements qui permet de se faufiler dans la glace, grâce à son faible tirant d’eau qui permet d’approcher les côtes à l’extrême, et grâce à sa passerelle comme une bulle, nous avons pu nous plier à toutes les exigences de Sebastião », explique un équipier.

Sebastião Salgado assure qu’il n’a jamais rien vu d’aussi beau, d’aussi grand : « L’atmosphère est tellement translucide qu’on n’imagine pas les distances, il faut un long voyage pour atteindre un glacier qu’on croyait tout à côté. »

Mais lorsqu’au retour, en plein Drake, par grosse mer, Catherine Chabaud procède à son interview, il ne cache pas ses sentiments. « Écœuré par le nombre de bateaux de touristes, par le nombre de bases, je les regarde d’un œil suspicieux. Quand tu discutes avec les responsables que tu rencontres, tu comprends bien que c’est une présence à peine scientifique, mais plutôt nationale, militaire même. Et je me pose une question : que se passera-t-il si on trouve du pétrole ou autre chose dans la région ? Je crois qu’on devrait créer une super agence environnementale de défense de l’Antarctique sous l’égide des Nations Unies et développer un mouvement planétaire afin de réduire au maximum la présence humaine, d’éviter la présence touristique. »

À ses côtés, de la même manière qu’ils avaient appris à « écouter mieux » au contact des malentendants, les équipiers de Tara apprennent à « regarder mieux ». « Avec un enthousiasme pareil, Sebastião Salgado va toucher du monde », assure Fantin. « En tout cas, il a déjà eu une très grosse influence sur moi. Je suis rentré décidé, premièrement, à changer de voiture pour en prendre une plus écolo, et deuxièmement, à réduire l’utilisation de ma voiture et faire le maximum à vélo. » Oui, on peut changer les choses si on arrive à changer les gens.

Ecrit par Françoise Franco – extrait du livre « Tara, un voilier pour la planète » aux éditions Guérin, 2005