ECOPOLARIS, GROENLAND | Tara, un voilier pour la planète

ECOPOLARIS, GROENLAND

© P.Tournaire/Tara Expéditions

2004

Quinze scientifiques, sous la direction d’Olivier Gilg du Groupe de Recherche en Écologie Arctique, ont embarqué à bord de Tara pour faire des recensements et de nouvelles découvertes sur la faune et la flore dans des régions encore quasiment vierges.

Été 2004, nord-est du Groenland. Un enfant joue à bord de Tara. Que fait-il là ? Il est peut-être plus concerné que les adultes par le spectacle qui l’entoure. Une chose est sûre: quand Étienne Bourgois a repris le bateau, il pensait aussi aux enfants, à l’état du monde qu’on allait leur laisser.

« Nous avons rassemblé en deux mois plus de données sur les oiseaux marins du nord-est du Groenland que ce qui avait été collecté en deux siècles par l’ensemble des expéditions qui ont travaillé dans cette région », se réjouit l’ingénieur écologue Olivier Gilg, le chef de l’expédition Ecopolaris, à la tête du GREA (Groupe de Recherches en Ecologie Arctique). « C’est au-delà de ce que nous espérions et cela, grâce à la logistique fournie par Tara ».

Les chercheurs du GREA souhaitaient explorer les côtes du nord-est du Groenland entre Amassalik et Kilen (81e parallèle Nord). L’objectif était double : boucher certains vides dans la connaissance des écosystèmes arctiques terrestres et marins, et accumuler les données nécessaires à l’analyse et la prévision de l’impact du réchauffement climatique sur le monde vivant. Malgré la diminution du pack qui a déjà libéré certaines parties de la bande côtière située au nord du cercle polaire, l’accès n’en demeure pas moins extrêmement difficile.

Ecopolaris fut donc la première mission de Tara, durant l’été 2004, au nord-est du Groenland. Le bateau emmena des chercheurs français, danois et groenlandais, explorer et étudier plus de 1500 km de côtes entre le 68° et le 81°15’N, soit à moins de 1000 km du pôle Nord géographique. « Même s’il n’est pas naturaliste, Étienne Bourgois a immédiatement compris que son bateau pouvait faciliter l’accès aux données nécessaires à l’évaluation des changements dans les écosystèmes de l’Arctique », explique le patron de la mission.

Mammalogistes, écotoxicologues, ornithologues, botanistes : au total, douze scientifiques ont embarqué à bord du voilier polaire pour un travail qu’ils n’oublieront pas. D’ordinaire, leurs expéditions sont assez pénibles et moins fructueuses. Huit personnes au maximum sont déposées par avion, elles vivent sous la tente des semaines durant et perdent beaucoup de temps à se déplacer sur les lieux où doivent se faire ce que, dans leur jargon, les scientifiques appellent leurs « manips ». Ils comptent, prélèvent des échantillons, se rendant de site en site, à pied ou en Zodiac, pour les exécuter.

Grâce à Tara, capable de se faufiler dans les glaces et se rapprocher très près des côtes, ils ont été projetés sur leur terrain d’études sans effort, sans souci et en tout confort. L’occasion est si rare qu’ils n’ont pas beaucoup dormi à bord, préférant profiter du jour sans fin pour partir en Zodiac à terre affronter le froid et le vent, réconfortés à l’idée de se retrouver le soir dans la chaleur du carré. Dans les cabines, chacun a son lit, sa couette, sa table de travail et sa prise pour brancher un ordinateur. Les douches sont chaudes, la bibliothèque bien remplie, les machines à laver fonctionnent, le poêle ronronne et la cuisine est bonne. Vladimir, vingt mois, fils du chef d’expédition et de Brigitte Sabard, la responsable logistique des missions Ecopolaris, a même pu être du voyage. Les équipiers sont aux petits soins pour lui. Composé d’anciens compagnons de Sir Peter Blake et de Jean-Louis Étienne, l’équipage connaît le bateau sur le bout des doigts.

Dans ces conditions, « comme à la maison, comme au labo », Tara a conduit cette équipe dans des régions encore inexplorées du plus grand parc naturel de la planète, deux fois plus grand que la France.

« Certaines zones n’étaient pas cartographiées, ou à peine, précise Céline Ferrier, la jeune capitaine. J’étais sur le qui-vive en permanence. » Habituée des chalutiers en mer du Nord, Céline Ferrier a parfaitement su se plier aux exigences des naturalistes. « Sur les bateaux de pêche, pourtant beaucoup plus gros que Tara, j’avais peur dès que je voyais la glace. Avec ce voilier, dès le premier contact avec la glace, j’ai senti qu’il n’y aurait aucun problème. Il m’a plutôt fait penser à un remorqueur. Même sans vitesse, il dégage une puissance énorme. On fait ce qu’on veut avec. » Les scientifiques d’Ecopolaris ont ainsi pu pénétrer dans certains recoins encore inexplorés de la côte nord-est du Groenland et faire avancer leurs recherches à grands pas en un seul voyage.

La liste des expériences est longue : 55 colonies d’oiseaux marins visitées, 53 espèces d’oiseaux et 32 espèces de mammifères observées, 304 plantes de 26 espèces échantillonnées, quantités de plumes, de coquilles d’œufs récoltées, mais aussi prélèvements de sang ou de fragments de muscles réalisés par les écotoxicologues afin d’évaluer le taux de métaux lourds en circulation dans la chaîne alimentaire, et enfin relevés géologiques et découverte de sites paléo eskimos jamais signalés… Sans attendre l’analyse complète de cette fructueuse moisson de données, il semble évident que le réchauffement climatique a déjà apporté dans l’Arctique son lot de conséquences. On n’avait par exemple jamais vu de goéland marin nicher dans la région, et sa présence menace aujourd’hui d’autres espèces, dont certaines ont déjà déserté quelques colonies. La bryophyte lunaire, une fougère primitive, pousse désormais à près de 100 km au nord de son habitat connu et deux variétés de plantes apparaissent, qui étaient totalement inconnues. Les morses, affalés sur la terre ferme, sont nettement plus nombreux, faute de trouver assez de glace au large.

« Le nord-est du Groenland est certainement l’une des régions les moins connues de la planète, souligne Olivier Gilg dans son rapport scientifique. Notre programme d’études était très ambitieux, mais il a parfaitement réussi. Et nous devons tout à Tara. Sans le bateau et la générosité de son propriétaire, ce travail aurait été impossible ! »

Ecrit par Françoise Franco – extrait du livre « Tara, un voilier pour la planète » aux éditions Guérin, 2005