“La recherche peut faire évoluer les choses” | Tara, un voilier pour la planète

“La recherche peut faire évoluer les choses”

© N.Pansiot/Tara Expéditions

Interview de Rachel Cable

Partenaire de Tara Méditerranée, le laboratoire de Melissa Duhaime, dans le Michigan, participe aux  stations scientifiques. Pendant 10 jours la scientifique américaine Rachel Cable a participé à l’échantillonnage sur le pont arrière de Tara. De retour aux USA, elle utilise les mêmes protocoles dans les Grands Lacs laurentiens. Elle a gentiment répondu à quelques questions sur son travail à bord.

Pourriez-vous nous expliquer le but de votre travail?

Je travaille dans le laboratoire de Melissa Duhaime à l’Université du Michigan où nous étudions à présent les microplastiques, principalement dans les Grands Lacs. Nous naviguons sur les lacs et prenons des échantillons à la surface, et en dessous de la surface de l’eau, avec les filets Manta (200 traits de filet depuis le début de Tara Méditerranée) et %Bongo%, comme nous faisons sur Tara en Méditerranée. Nous recueillons les morceaux de plastique de ces échantillons, puis nous comptons combien de morceaux se trouvent dans différents endroits à travers les lacs. Nous essayons également de savoir quelles communautés microbiennes se développent sur les matières plastiques. Nous utilisons le même protocole que nous suivons sur Tara, pour lequel on garde tous les morceaux de chaque collecte du Manta, et on met certains dans une solution qui nous permettra d’examiner la communauté microbienne dans le laboratoire.

Je travaille dans le Duhaime lab comme technicien de recherche. Je suis la personne sur le terrain qui fait la plupart de l’échantillonnage, et puis quand nous retournons au laboratoire, je suis celle qui va séparer les morceaux de plastique de chaque échantillon pour les organiser par taille. Finalement, je vais aussi aider au séquençage de l’ADN pour identifier les espèces présentes sur les matières plastiques. J’ai une bonne équipe d’étudiants à l’Université du Michigan qui m’aide dans mon travail sur le terrain et au labo.

Combien d’échantillons avez-vous collecté pour Michigan au cours de cette étape?

Nous avons effectué 5 stations pour le labo de Michigan – 4 avec le filet Manta et une avec le filet  Bongo. Je suis ici également pour faire une expérience supplémentaire afin de mesurer la quantité d’oxygène consommée ou produite par les organismes qui poussent sur chaque morceau de plastique. Nous étudions la consommation d’oxygène par les microbes sur les plastiques, afin de comprendre le fonctionnement de la communauté microbienne: est-ce que cette communauté fait de la photosynthèse?

On veut connaître le fonctionnement global de la communauté microbienne qui est directement fixée à la matière plastique, ou parfois fixée à d’autres microbes sur le plastique. Nous sommes déjà en train d’analyser les morceaux de plastique pour l’ADN microbien, afin de pouvoir identifier les microbes spécifiques qui sont présents. Grâce à l’expérience sur la consommation d’oxygène, nous pouvons déjà voir le fonctionnement de ces microbes. Une perte nette d’oxygène sur un morceau de plastique veut dire qu’il y a des organismes qui respirent, et peut-être que ces organismes utilisent ou transforment le plastique. Si la communauté produit de l’oxygène, c’est peut-être la communauté dans son ensemble qui fait la photosynthèse: c’est à dire, les microbes s’attachent au plastique simplement parce qu’il flotte à la surface de l’eau et ils peuvent ainsi se rapprocher de la lumière. J’ai réalisé cette expérience 6 fois, avec à chaque fois 15 morceaux de plastique collectés dans le filet Manta. Maintenant je dois traiter les données.

Il semble que les microbilles sont aussi un problème pour la région des Grands Lacs. Pourriez-vous expliquer ceci?

En fait il s’agit d’un sujet de plus en plus étudié aux États-Unis, parce que nous avons des produits qui contiennent des morceaux de plastique miniscules, par exemple les produits cosmetiques pour se laver le visage, les dents, etc. La plupart des usines de traitement des eaux usées aux États-Unis ne peuvent pas les filtrer, ils sont trop petits. Donc, ces microplastiques passent dans la rivière, la rivière va dans les Grands Lacs (dans le Midwest et au Canada; les états de Michigan, Illinois, Indiana,Wisconsin, Ohio, Pennsylvanie, Minnesota et New York touchent les Grands Lacs). Le plastique s’accumule dans les lacs, donc on y trouve beaucoup de plastiques différents, mais on ne sait pas combien de temps ils vont y rester. En Méditerranée l’eau séjourne pendant une durée très longue, donc les plastiques restent très longtemps, et on observe beaucoup d’organismes qui poussent sur eux. Dans les Grands Lacs, nous n’en voyons pas autant, et ils ne se décomposent pas autant. On voit beaucoup de bouteilles en plastique, et des tout petits morceaux, mais pas grand chose entre ces 2 tailles, comme dans la Méditerranée.

Un papier a été publié sur les microplastiques dans les Grands Lacs. Pour le Lac Erie, qui se trouve au bout d’une chaîne de lacs, on a trouvé environ 5 000 à 10 000 morceaux de plastique par kilomètre carré. Ça fait beaucoup de plastique dans un lac!

Etes-vous inquiète au sujet des microplastiques?

Oui, nous ne savons pas l’impact des matières plastiques dans l’eau, ni sur les animaux qui mangent ce plastique. Nous mangeons ces animaux, donc le problème est très préoccupant. Mais en même temps  je trouve ce travail très intéressant et j’aime le sujet, parce que nous pouvons aider à faire changer les choses. Par exemple, dans le Midwest, dans l’Illinois, on vient de passer une loi interdisant les entreprises de produire des microbilles pour les produits de soins personnels, de sorte que ça devient un enjeu politique: les gens prennent position et veulent changer ce que nous jetons dans l’eau. Je pense qu’il est important d’étudier ce sujet en ce moment, car la recherche peut faire évoluer les choses. Ce n’est pas comme le changement climatique, où nous sommes certainement sur une voie que nous ne pouvons pas arrêter. Nous pouvons essayer de le ralentir, mais nous avons commencé quelque chose qui va continuer. Quant aux plastiques, juste le fait d’informer les gens sur le sujet peut faire une énorme différence, et j’aime participer à cet effort.

Interview par Noëlie Pansiot

 

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