Interview : "Les tortues souffrent de l'ingestion de nos déchets" | Tara, un voilier pour la planète

Interview : « Les tortues souffrent de l’ingestion de nos déchets »

© Y.Chavance/Tara Expéditions

En Méditerranée, le taux d’ingestion de plastique par les tortues Caouanne varie de 15 à 80% selon les régions. Opportuniste, la tortue ne différencie pas le plastique de ses proies naturelles. Une faiblesse qui la place au rang « d’espèce indicatrice » pour la Communauté Européenne.

Dans un futur proche, le suivi scientifique des Caouannes permettra de connaître l’état de santé du bassin méditerranéen. Françoise Claro, Coordinatrice du Groupe Tortues Marines France, était à bord de Tara, l’occasion d’en savoir un peu plus sur ces reptiles.

Quelles espèces de tortues marines trouve-t-on dans le bassin méditerranéen ?

La tortue Caouanne et la tortue verte sont les deux espèces qui se reproduisent en Méditerranée. Il arrive également qu’on observe des tortues luth de passage. La Caouanne est l’espèce la plus fréquente sur nos côtes, elle se reproduit dans l’est du bassin méditerranéen, depuis la Grèce jusqu’au Liban. Observer une ponte dans la partie occidentale du bassin est un fait exceptionnel et pourtant, cette année, nous en avons dénombré 4 en Sardaigne, ainsi que 2 tentatives en Corse.

Quelles menaces pèsent sur ces espèces ?

En Méditerranée, les tortues se confrontent à de nombreuses activités humaines, ce qui peut représenter des dangers, ainsi qu’un obstacle à leur migration. Si on évoque uniquement le cas des eaux françaises, les captures de tortues sont accidentelles car toutes les espèces sont protégées par l’arrêté ministériel du 14 octobre 2005. Il est donc absolument interdit de capturer ou de détenir une tortue. Les pêcheurs qui les capturent le font involontairement : elles peuvent se prendre dans leurs filets ou dans les hameçons des palangres. Nous observons également beaucoup de collisions avec des hélices de moteur, qui donnent lieu à des fractures de carapaces et des lésions profondes. En fait, les tortues vont respirer en surface et si un bateau arrive à grande vitesse sur la même trajectoire, il y a collision. En ce qui concerne les sites de reproduction, autrement dit les lieux de pontes, il existe d’autres menaces. La pollution lumineuse en est une : les tortues reproductrices peuvent être gênées par les lumières, lorsqu’elles veulent pondre. Et à l’inverse, les petites tortues qui viennent d’éclore peuvent être attirées par des lumières artificielles, prendre la mauvaise direction et se faire écraser par des voitures. Normalement, elles trouvent le chemin de la mer grâce à l’horizon lumineux. La destruction de l’habitat constitue une autre menace : certaines plages sont trop fréquentées ou trop dégradées. Et puis, les chiens errants peuvent déterrer les œufs et manger les petites tortues à leur sortie du nid. Et bien sûr, les tortues souffrent aussi de l’ingestion de nos déchets.

Pourquoi les tortues sont-elles autant impactées par la pollution plastique ?

Des études sur leur régime alimentaire et leurs contenus stomacaux montrent qu’elles sont très opportunistes. En général, elles se nourrissent d’organismes gélatineux comme des méduses ou des ascidies, donc des organismes qui peuvent ressembler à un plastique transparent en suspension.

Une collègue du réseau Tortues Marines Méditerranée Française, qui travaille à Antibes, vient de me rapporter plusieurs observations récentes : une tortue Caouanne d’une vingtaine de centimètres a été observée flottant sur un banc de déchets et une autre a été trouvée morte avec un sachet plastique dans la bouche et des déchets dans le tube digestif. Tout ça a eu lieu chez nous, en Côte d’Azur !

Cet impact est-il quantifiable ?

Oui, dans une certaine mesure, nous pouvons par exemple mesurer les quantités de plastique trouvées dans l’appareil digestif des tortues qui sont échouées mortes. Mais le plastique n’est pas nécessairement à l’origine du décès. Un collègue Italien me parlait d’une tortue qui s’est perforée le tube digestif avec un bâtonnet de coton-tige. L’animal a succombé. Il arrive aussi qu’une tortue ingère tellement de déchets, que cela provoque une occlusion et si la muqueuse digestive nécrose, la tortue ne peut pas être sauvée. Dans ces deux derniers cas, il est facile de faire le lien entre les déchets et leur impact.

En revanche, d’autres effets sont plus difficiles à évaluer et nous émettons des hypothèses. Par exemple, pour ce qu’on nomme l’effet de dilution : lorsqu’une tortue ingère beaucoup de déchets, qu’il ne reste plus de place pour ses aliments naturels, elle n’absorbe plus suffisamment de nutriments et à long terme, elle peut grandir plus lentement, être plus vulnérable aux prédateurs et aux maladies. Autre exemple : lorsqu’une tortue ingère trop de déchets, son transit peut être perturbé, cela provoque des gaz qui la font flotter. De ce fait, l’animal ne peut plus plonger pour se nourrir.

La tortue Caouanne vient d’être désignée espèce indicatrice pour la directive-cadre stratégie pour le milieu marin*. Pourquoi avoir sélectionné cette espèce ? 

En ce qui concerne les déchets marins (en dehors des mesures qui seront effectuées pour évaluer les quantités des déchets dans notre environnement marin), la tortue Caouanne nous permettra d’évaluer si les mesures prises pour diminuer les quantités de déchets présents en mer, sont efficaces ou non. Pour la région Atlantique et Manche, c’est le fulmar boréal (fulmarus glacialis) qui a été désigné. Ces espèces permettront donc de suivre l’évolution de l’état de santé de nos mers européennes.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Directive-cadre stratégique pour le milieu marin* : directive européenne qui définit des objectifs communs pour la protection et la conservation de l’environnement.

Liens :

Accédez au site du Groupe des Tortues marines de France.

Plus sur la directive cadre stratégie pour le milieu marin.

 

Vidéo par Noëlie Pansiot à la Station Zoologique A.Dohrn de Naples :

 

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