ITW Gordon Hamilton – Groenland : des nouvelles des glaciers

© N.Pansiot/Tara Expéditions

Alors que Tara poursuit sa mission au Groenland, nous avons souhaité en savoir plus sur les transformations observées par les scientifiques dans cette région du globe. Plus précisément sur les études réalisées sur les glaciers d’où proviennent les multiples icebergs entre lesquels la goélette a dû se frayer un chemin. Gordon Hamilton, glaciologue et professeur en Sciences de la Terre et du Climat à l’Université du Maine a répondu à nos questions sur les interactions entre climat et calotte glaciaire.

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Pourriez-vous nous donner un aperçu de votre travail en tant que glaciologue ?

J’étudie la calotte glaciaire au Groenland depuis 15 ans maintenant. Grâce à des données de terrain ou de télédétection, qui nous permettent d’observer la calotte depuis l’espace, je suis son comportement et son évolution au cours du temps. Dans les années 90, on observait encore des changements mineurs, de l’ordre de quelques centimètres par an. Mais, entre 2003 et 2005, nous avons soudainement constaté une évolution très rapide, en particulier au niveau des marges de la calotte glaciaire. On a estimé, grâce à l’eau qui s’écoule des glaciers vers l’océan, que la fonte de certains grands glaciers avait doublé ou triplé en seulement quelques semaines.

Cela signifie aussi que davantage de glace se déplace depuis le milieu de la calotte vers l’océan, là où se forment des icebergs. La fonte de la calotte a bien sûr d’énormes implications sur l’élévation du niveau de la mer. Donc nous retournons au Groenland très souvent – 2 ou 3 fois par an – depuis ces 10 dernières années pour comprendre ces changements brusques et voir si le phénomène s’étend ou non à d’autres zones du Groenland.

Quelles sont les explications de ces phénomènes ?

Bien sûr, c’est une question difficile à résoudre ! Il y a de nombreuses variables à prendre en compte, et pour le moment nous ne comprenons pas complètement comment elle se comporte. Ce qu’il faut savoir c’est que la calotte glaciaire interagit avec le climat de 2 façons : la première par l’intermédiaire de l’atmosphère – et il est bien connu que les températures atmosphériques sont en hausse – la seconde au contact de l’océan.

En fait, si vous allez au Groenland pendant l’été, la chose la plus évidente que vous verrez est la présence d’eau fondue, en raison de températures élevées. Une partie de cette eau forme des lacs à la surface des glaces, que l’on appelle des lacs supraglaciaires. Ces lacs peuvent se vider soudainement, toute l’eau s’écoule alors au fond du glacier, sous plusieurs centaines de mètres de glace. L’eau entre le glacier et la roche facilite alors le glissement du glacier. Ce que nous avons besoin de comprendre, c’est dans quelle mesure la hausse des températures et l’eau de fonte des glaces de surface accélèrent le glissement des grands glaciers du Groenland. Quelques expériences ont montré que les glaciers se déplacent effectivement un peu plus vite par temps chaud, mais seulement 4 ou 5% plus vite que la normale. Il y a donc bien un effet, mais il ne semble pas être la cause principale de ce changement radical.

Nous avons observé de plus près les parties du Groenland qui changent le plus rapidement, c’est à-dire celles qui sont en contact avec l’océan. La majeure partie de la calotte est drainée par de grands glaciers émissaires qui déplacent la glace depuis le milieu de la calotte vers la côte, puis elle plonge dans de profonds fjords. Ces glaciers plongent à 500 ou 1000 mètres de profondeur et fondent. C’est donc la fonte sous-marine qui peut provoquer la disparition des glaciers la plus rapide ! Au cours de ces dernières années, cela a été notre objectif majeur : comprendre comment l’océan et ses évolutions affectaient les grands glaciers du Groenland.

N.Pansiot/Tara Expéditions

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Qu’avez-vous observé ?

Beaucoup de choses intéressantes ! Notamment parce qu’aucune recherche n’avait été menée jusqu’alors sur les eaux océaniques d’un fjord typique du Groenland… Une des premières choses que nous avons faite a été d’aller effectuer, à bord d’un petit bateau, des mesures à l’aide d’un instrument océanographique typique : une sonde CTD, qui permet de mesurer la %conductivité%, la température et la profondeur de l’eau. La surprise a été de constater que jusqu’à environ 20 km au large de la calotte glaciaire, la température de l’eau était de 4°C entre 200 et 1000 mètres de profondeur. C’est un important réservoir d’eau chaude très près de la calotte, qui peut entrainer une fonte sous-marine importante, faisant devenir les glaces instables, ce qui accélère leur disparition. Je pense que c’est la meilleure explication aux brusques changements observés au Groenland au cours des 15 dernières années : ils ont tous été provoqués par l’océan.

Quelles sont vos attentes pour les prochaines décennies ?

Le futur de la calotte glaciaire du Groenland dépend de plusieurs facteurs, notamment des changements climatiques et océaniques des prochaines décennies. Les zones situées dans des dépressions profondes du socle rocheux, au-dessous du niveau de la mer et submersibles, sont les plus instables. Alors que l’atmosphère se réchauffe, l’excès de chaleur est absorbé par l’océan. Donc, tant que l’atmosphère se réchauffera, les températures océaniques continueront d’augmenter. Cela signifie que si l’océan continue de se réchauffer, les glaciers qui se jettent dans les fjords profonds continueront de fondre.

Cela ne semble pas être une bonne nouvelle…

C’est une mauvaise nouvelle, bien sûr. D’abord en raison de la hausse du niveau des mers, mais aussi parce la fonte des glaces augmente la quantité d’eau douce dans l’océan salé et cela a des conséquences majeures sur l’écosystème marin : l’eau douce stratifie l’océan et modifie la distribution du plancton et des autres organismes des niveaux trophiques inférieurs. Ce sont les espèces des niveaux supérieures comme les poissons et les mammifères marins qui sont affectées. Cet apport d’eau douce perturbe également la circulation océanique mondiale. Nous commençons seulement à prendre conscience de l’influence majeure que peuvent avoir les icebergs sur l’océan…

Qu’attendez-vous de la prochaine conférence sur le climat à Paris ?

Je suis un scientifique, pas un politicien ! J’espère en tant que citoyen qu’il se passera vraiment quelque chose… En tant que scientifique, tout ce que nous pouvons faire est de continuer à observer et à communiquer nos résultats au fur et à mesure que nous les constatons et les comprenons. Il est primordial de mener des expériences pour expliquer pourquoi des changements se produisent. J’espère que l’abondance de preuves empiriques saura convaincre non seulement le public, mais aussi les décideurs et les politiciens qu’il est nécessaire d’agir et vite…

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

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