«7 espèces de coraux n’avaient jamais été rencontrées aux îles Gambier».

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15 juillet 2011

«7 espèces de coraux n’avaient jamais été rencontrées aux îles Gambier». Interview du capitaine et de la chef scientifique.

Hervé Bourmaud et Francesca Benzoni reviennent tous les deux sur ces 15 jours de mission d’étude sur les récifs coralliens aux îles Gambier.

Comment avez-vous choisi les sites de plongée?

Francesca : On a étudié la carte du lagon et discuté avec les habitants, le but était de couvrir tous les différents types d’environnement pour avoir la plus grande diversité de coraux et tenter d’être le plus exhaustif sur les espèces présentes dans le lagon.

Hervé : On a fait le programme avec les scientifiques, mais il a fallu ensuite composer avec la météo, surtout en fin de mission. Les plongeurs ont besoin de conditions optimales pour travailler, un minimum de vent et un minimum de houle. Or ici les coups de vents sont assez imprévisibles, donc chaque jour on a dû réadapter le plan par rapport au plan initial pour être sûr d’être abrité. Chaque choix était stratégique. C’est comme si on jouait aux échecs! On a malgré tout perdu une journée de plongée parce que les conditions étaient vraiment impossibles pour la plongée.

Quel est le travail quotidien pendant le leg corail?

Francesca : Avec Eric Béraud, Connie Maier et Eric Roettinger nous plongeons deux fois par jour pendant une heure. Une plongée tôt le matin et une l’après-midi. Lorsqu’on est dans l’eau chacun est concentré sur son travail. Nous observons au cours des plongées l’état de santé du récif, récoltons des échantillons des différentes espèces rencontrées, et prenons des photos du site.

Connie Maier travaille, elle, majoritairement avec son appareil photo. Elle étudie à postériori ses clichés sur ordinateur pour évaluer la bio-érosion que le corail a subi.

Après les plongées nous commençons les classifications et préparons le gros travail qui nous attend au retour aux laboratoires. J’identifiais chaque soir un maximum d’espèces récoltées la journée mais j’aurai besoin de vérifications au retour. Et aujourd’hui nous disposons d’outils très performants pour la classification des espèces avec la génétique et la micro-morphologie. Cette collection devrait devenir une référence.

Hervé : On essaye d’offrir les meilleures conditions de travail possible aux scientifiques. C’est le but de Tara. Donc le rôle de l’équipe des marins à bord est de travailler en collaboration avec les scientifiques. Mathieu Oriot, dans l’équipe des marins est responsable des plongées, c’est un plongeur pro donc il connait parfaitement leurs contraintes, il gère le matériel et la sécurité des plongeurs.

La difficulté particulière dans le lagon a été d’abord la navigation dans les zones de hauts fonds. Tout autour des îles, il y a beaucoup de « patates » de corail entre lesquels il faut slalomer. Ca demande beaucoup d’attention… Et la météo n’a pas été tendre avec nous. Il faut rester flexible et remettre en cause ses choix tous les jours en fonction des nouvelles conditions, c’est la nature qui décide d’abord, ensuite on compose avec…

Un bilan du travail pendant le leg (étape)?

Francesca : Ce n’est pas la première fois que je suis chef scientifique sur un leg corail, mais pour la première fois en même temps que le travail sur les coraux nous avons fait des stations de prélèvements biologiques avec Noan Le Bescot et Sarah Searson. C’est très intéressant de coupler les deux approches et de croiser les résultats. Nous avions aussi à bord Claudio Stalder qui étudiait en parallèle les foraminifaires, des protistes benthiques présents dans les sédiments que nous collections sur les sites de plongées, ces micro-organismes sont de très bons indicateurs de la santé des eaux. C’est rare d’avoir une équipe aussi multidisciplinaire, et c’est très riche. Les résultats viendront maintenant après le travail en laboratoire mais déjà nous avons eu une très bonne diversité des sites de plongée, de bonnes récoltes.

Nous avons retrouvé toutes les espèces enregistrées par biologiste J-P Chevalier qui a étudié le site en 1974 sauf une, et on a trouvé 7 espèces qui n’avaient jamais été rencontrées ici.

Celle qu’on n’a pas trouvé est la « stilofora pistilata » un corail branchu que l’on trouve aussi dans l’Océan Indien et qui est un corail très sensible au blanchissement (stress thermique suite à l’interruption de la symbiose entre le corail et des micro-algues). Aux Maldives en 98, il y a eu une énorme mortalité de ce type de corail dû au blanchissement et il a disparu depuis, donc c’est peut être le cas ici. C’est un aspect qu’il faudra qu’on étudie quand on fera le point sur la diversité aux îles Gambier.

Hervé : J’ai trouvé passionnant la rencontre et les échanges avec les habitants des Gambier. C’était très important d’abord d’écouter leurs conseils pour la navigation, mais aussi parce que leur vie est inséparable de celle du lagon : c’est leur lieu de vie, leur lieu de travail, leur source de revenus grâce à la culture des perles et la pêche. Alors la santé de ses eaux est cruciale pour eux.

Quelles qualités faut-il pour être une bonne spécialiste des coraux, ou un bon capitaine?

Francesca : C’est important d’aimer les musées, la zoologie, l’histoire de la science. Le travail ne se fait pas uniquement sous l’eau ! Il faut aller aussi plonger dans les bibliothèques, étudier les collections des musées où il y a des trésors endormis. Mon « mentor » me disait qu’il faut entre 5 et 6 ans pour se former en taxonomie des coraux, mais je crois que ça ne s’arrête jamais : plus on plonge, plus on collecte et plus on a besoin aussi d’étudier les collections dans les musées, etc.

Notre époque est particulièrement intéressante pour la taxonomie grâce aux nouvelles techniques comme la génétique ou la micro-analyse, ça a ré-ouvert la « boite de Pandore ». Il faudrait passer toutes les anciennes collections à l’épreuve de ces nouveaux outils. Ca donne beaucoup de travail !

Donc il faut que ce soit une passion, on ne compte pas son temps. Ca fait partie de toi… (Francesca relève alors son avant bras sur lequel est tatoué un corail…)

Donc pour résumer la vie de spécialiste du corail : plongée, musée, littérature, beaucoup de temps et de passion et je crois qu’il faut être « nerd » très très « nerd » (obsédé).

Hervé : Un capitaine doit être à l’écoute des gens, particulièrement sur Tara avec des équipage mixtes scientifiques/marins. Les approches sont différentes mais malgré tout on travaille tous pour le même objectif. Pour que ça marche, il faut qu’il y ait une bonne cohésion et que la complémentarité fonctionne. C’est aussi ce qui est passionnant. Il ne faut négliger le rôle de personne : tout le monde représente une pièce importante des rouages.

Mais sur un leg comme celui-ci, il n’y a aucun problème. Tout le monde est passionné et ne compte pas son temps. Je devais d’ailleurs plutôt réussir à ménager chacun plutôt qu’avoir à les motiver! Et la fatigue est élément qu’il faut apprendre à bien gérer, surtout pour les plongeurs, c’est la première cause d’accident.

Pour terminer?

Francesca : C’est toujours un peu stressant d’être « chef », mais après 4 missions coraux nous commençons à être rodés, et les équipes ont travaillé ensemble merveilleusement bien autant au sein de l’équipe scientifique qu’avec les marins.

Pour Eric, Kahikai, Connie et moi c’était la première collaboration et ça a été incroyablement fluide, l’alchimie s’est faite. Dans ces cas c’est alors agréable d’être chef scientifique, pas besoin de « diriger », tout se passe naturellement… Je crois qu’on est tous bien tristes de partir… Je pense que c’est le signe d’un bon leg : Quand l’ambiance est bonne, le travail le ressent ! A quand le prochain leg corail??

Sibylle d’Orgeval