A la chasse au tourbillon

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15 septembre 2010

Après l’auscultation du courant du Benguela la semaine dernière, depuis hier matin, nous faisons la chasse au tourbillon. Pas n’importe lesquels, les tourbillons du courant des Aiguilles qui traversent l’Océan Atlantique Sud.

L’expédition Tara Oceans avait commencé à les observer dans le canal du Mozambique, où ils se forment. Lorsqu’ils arrivent au niveau de la pointe la plus sud de l’Afrique, certains continuent leurs routes sur un axe Est nord-ouest, à la conquête d’un nouvel océan.

C’est ce qui intéresse nos scientifiques, et pour cela, rien de tel que de se retrouver au milieu de l’un de ces tourbillons, ces « gyres » en anglais. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire !

Leur traque commence d’abord grâce à l’aide de l’imagerie satellite qui les détecte notamment par rapport aux hauteurs d’eau. Ensuite, c’est l’océanographie qui prend le relais.

Un certain nombre de profils sous-marins sont réalisés pour connaître la carte d’identité des couches d’eau qui sont en dessous de Tara. Et c’est comme ça, qu’hier en fin d’après-midi, nous avons eu cette confirmation, avec un ton de soulagement « ça y est, on y est ! ».

Ce sont les courbes de températures qui ont trahi la présence effective de ce tourbillon.  Après neuf immersions des sondes, le chef de mission Philippe Koubbi était formel : « Nous sommes en plein dans l’œil de cet anneau qui vient de l’Océan Indien, ici au centre l’eau est plus chaude qu’à l’extérieur.  Les lignes des températures, les isothermes, plongent ici et montrent que ce tourbillon se déplace avec une eau qui a une carte d’identité différente de celle de l’Atlantique. Il est donc très intéressant de faire une station au cœur de ce tourbillon. D’abord parce qu’on peut y retrouver des caractéristiques de son océan d’origine, ensuite parce qu’on va observer aussi si le front du tourbillon se mélange, est plus ou moins étanche à l’eau de l’Atlantique ».

Après cette première série de manipulations océanographiques sur le pont de Tara, le temps de la biologie et de la physico-chimie étaient venus. Et l’activité redoublait d’intensité. Céline, Lucie, Philippe, Sarah, Marion, Linda, Marc, Patrick, Olivier Marien, le capitaine, une grande partie de l’équipage ont travaillé à plein régime en se relayant toute la nuit.

Mise à l’eau et relève de différents filets à plancton à plusieurs profondeurs, échantillons d’eau isolés dans des flacons pour étudier ultérieurement les carbonates et les nitrates par exemple, la radiographie de cette partie de l’océan  continuait. Entre deux petites averses, du zoo ou du phytoplancton était amené au laboratoire sec pour l’imagerie. A regarder tout ce que peut contenir une goutte d’eau prélevée, on en reste sans voix. La beauté, le nombre, la variété, les formes quasi parfaites de ces micro-organismes sont fascinantes. Un micro monde passionnant.

Dans ce « gyre » de 400 kilomètres de diamètre, les scientifiques ont constaté hier soir une présence importante de zooplancton « gélatineux », comme les physalies ou les velelles. Les velelles naviguent en transportant quelquefois un gastéropode qui ressemble à un escargot, les physalies sont des méduses très urticantes. Linda le sait désormais malgré elle.

Ces deux organismes vivent à la surface de l’eau et arborent des couleurs bleues éclatantes pour se confondre avec leur milieu et chasser plus facilement.

Une preuve que depuis l’upwelling du Benguela notre milieu a considérablement changé. Les habitants de ces lieux déploient des trésors de savoir-faire pour capturer des proies qui se font plus rares.

La grande question reste maintenant y-a-t-il un mélange entre les eaux de l’Indien et de l’Atlantique ? Et sur le plan biologique constate-t-on des croisements génétiques entre les espèces issues de ces deux milieux d’origine ?

Vincent Hilaire