Au mouillage à Sainte Barbe (île de Terre Neuve*)

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4 novembre 2013

Depuis quarante huit heures, nous sommes au mouillage devant Sainte Barbe, un petit hameau tranquille de l’île de Terre Neuve. Un abri providentiel pour Tara et ses quatorze occupants, vue la tempête qui souffle en ce moment dans le Golfe du Saint Laurent. Depuis ce samedi, nous encaissons au mouillage des rafales de vent d’Ouest à cinquante nœuds. Terre Neuve est fidèle à sa réputation. 

Mais comment firent donc les Vikings, Jacques Cartier et tous les grands marins d’autrefois qui s’aventurèrent les premiers dans les parages du fleuve Saint Laurent ? Ils ne disposaient pas de cartes marines, c’est à eux qu’on les doit. Ils se déplaçaient à la voile et sans moteurs, et n’avaient donc pas le droit à l’erreur. Leur voilure ne leur permettait souvent que d’évoluer au portant, mais avec toutes ces tempêtes d’Ouest qui naissent ici, ils avaient souvent le vent de face. Enfin, en dehors d’un sens marin nécessairement très développé garant de leur survie, ils devaient aussi savoir réagir et manœuvrer à tout instant et sans prévisions météo. Sinon la fortune de mer** les guettait rapidement au coin de ces bois de résineux canadiens.

C’est exactement l’expérience que nous avons fait hier à nos dépends en début de soirée. Comme prévu par les bulletins météo, cette tempête rentrait petit à petit dans notre anse. Les marins et le capitaine, Martin Hertau, étaient sur leur garde et suivaient l’arrivée progressive de cette dépression d’Ouest assez creuse. On avait perdu 31 millibars en 24 heures. Le ciel allait donc être un peu en colère.

Soudain vers 23 heures en quelques minutes, le mouillage a décroché*** et Tara a commencé à glisser rapidement vers la côte la plus proche au sud. Il a fallu toute la réactivité de l’équipage pour éviter de s’échouer. Martin Hertau maintenait au mieux au moteur le bateau dans ce vent qui montait alors de plus en plus vite. Daniel Cron (Dan), le chef mécanicien, remettait en service sur le tableau électrique le guindeau **** dont les fusibles sautaient régulièrement vue la tension sur l’ancre. Mais finalement grâce à tout le professionnalisme de Dan ultra réactif devant les fusibles du circuit électrique, le guindeau arrachait finalement des eaux l’ancre.

Grâce à cela, la bagarre pour ne pas finir l’expédition échoués sur un tas de cailloux allait basculer heureusement en notre faveur. Et ce n’est qu’en marche arrière, après de longues minutes, que Martin a réussi à ramener Tara dans des eaux saines pour un nouveau mouillage.

Après une nuit où seuls les marins se sont relayés au quart, au cas où Eole lancerait une nouvelle offensive, l’anémomètre affiche régulièrement ce matin des rafales à 50 nœuds. Tout le monde reste sur ces gardes et les moteurs démarrés en stand-by au cas où.
Nous quitterons demain matin Sainte Barbe et Terre Neuve pour faire notre entrée dans le Golfe du St Laurent, avant de remonter le grand fleuve. Il y aura encore du vent, mais la partie pimentée de cette dépression sera passée.

Vincent Hilaire

* New Foundland : Terre Neuve
** Fortune de mer : Accident dû à l’état de la mer
*** L’ancre s’est décrochée
**** Guindeau : Appareil à l’aide duquel on remonte l’ancre

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