Au royaume des glaces

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8 juillet 2013

L’horizon a changé de couleur. Un liseré blanc recouvre la grande bleue. Serait-ce une fois de plus l’effet Novaya Zemlya qui nous joue des tours ? « Glace en vue ! », lance le marin de quart. L’euphorie se propage au sein de l’équipage. Depuis notre départ de Mourmansk, nous ne rêvions plus que de la blancheur enivrante de la banquise. Ni le froid saisissant, ni le jour permanent ne parvenaient à nous convaincre que nous voguions en Arctique. A présent, nous y voilà ! Sans crainte, Tara se dirige à vive allure vers la muraille blanche qui se dresse à l’horizon. La goélette semble avoir hâte de retrouver cette vieille amie, qui l’avait accueillie plusieurs mois lors de la dérive Arctique.

Depuis trois jours les températures avaient réellement chuté, sombrant dans les négatives. Des flocons de neige s’étaient même invités aux dernières stations de prélèvements, contraignant les hommes et les instruments à s’équiper contre le froid. Sur décision des scientifiques, nous poussions plus à l’Est, au-dessus de l’île de Nouvelle Zemble, dans l’espoir d’échantillonner en lisière de banquise. Tels des enfants, nous étions impatients de flirter avec la glace. Mais la première alerte fut soldée d’une grande déception. Deux malheureux glaçons se battaient en duel à l’horizon. Ils étaient ridicules. Le réchauffement climatique ne pouvait être cruel à ce point ! Malgré les cartes de glace que nous recevions chaque jour et qui attestaient de sa présence à quelques milles nautiques de notre position, nous avions presque perdu espoir de pénétrer un jour dans le royaume blanc. Et puis, samedi soir, alors que nos esprits étaient distraits par l’anniversaire de Claudie, un nouveau monde s’est offert à nous.

Il est plus de onze heures du soir, mais nous n’avons pas sommeil. Sur le pont de la goélette, nous admirons encore et toujours, le panorama qui défile sous nos yeux. Dans un silence religieux, des blocs de glace enchevêtrés flottent sur une mer d’huile. On se croirait dans un décor post apocalyptique. Une découverte pour les uns, des retrouvailles pour les autres. Quoiqu’il en soit nous restons tous subjugués par la beauté du paysage. « Ca fait plaisir de retrouver la glace !» lance Samuel, le capitaine, un large sourire aux lèvres. « C’est beau…» chuchote Joannie avec émotion. Il faut dire que la beauté froide sait jouer de ses couleurs et de ses formes pour nous séduire. Dans le bleu intense de la mer de Kara, des tâches de blanc immaculé viennent contraster avec le bleu turquoise de la partie immergée des glaçons. Aux formes géométriques de certaines plaques se mêlent les rondeurs des morceaux de glace usés, subtilement habillées par des rangées de stalactites transparentes. En douceur, Tara zigzague entre ces sculptures naturelles. A la barre, il faut être vigilant.

Après une nuit passée à écouter les craquements de la glace venue se briser sous la coque de Tara, nous retrouvons le royaume blanc. Ce n’était donc pas un rêve, ni même un mirage ! Alors la réalité reprend le dessus. Il va falloir échantillonner ici, plonger les filets dans cette eau glacée, endurer le froid des heures et des heures durant. Demain, une station longue débutera en lisière de banquise. La vie dans les profondeurs marines serait-elle plus animée qu’en surface ? Quels sont les micro-organismes assez fous pour élire domicile dans cette région polaire ? Grâce aux prélèvements scientifiques, le royaume des glaces devrait se dévoiler peu à peu.

Anna Deniaud Garcia

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