Avitaillement paré à embarquer – Interview de Marion Lauters

© N.Pansiot/Tara Expéditions

24 mai 2016

Partir pour une expédition de plusieurs années avec Tara demande une organisation logistique à la fois précise et compliquée. En dehors des préoccupations que représentent la préparation du bateau lui-même, celui du matériel scientifique à embarquer, le fuel ou les pièces de rechange vitales, la question de l’avitaillement est tout aussi compliquée.

Marion Lauters, 32 ans, titulaire d’un master en environnement et écologie, et également une des trois marins-cuisinières de Tara, est chargée de composer les différents stocks du bord avant le grand départ le 28 mai pour le Pacifique.

Marion a déjà participé à plusieurs expéditions avec la goélette, dont la première fois lors de Tara Arctic en 2006. A l’époque, il fallait pratiquement tout inventer dans la gestion des stocks de nourriture à bord et Hélène Santener l’avait d’ailleurs mise sur la voie lors de la dérive arctique. Aujourd’hui, l’expérience aidant, elle affirme son savoir-faire, aussi bien dans la recherche de fournisseurs que dans la qualité des produits embarqués. En accord avec l’engagement environnemental de Tara, des fournisseurs n’ont pas hésité à soutenir l’expédition comme Léa Nature-Jardin Bio, fournisseur officiel de Tara Pacific, BioCoop Les 7 épis, Sonett, spécialisé dans les produits d’entretien écologiques, ou encore la conserverie du Phare d’Eckmühl. A quelques encablures du départ, la jeune femme est donc partie remplir cales et frigos.

Une table de multiplication

« Je commence par faire des listes. J’avais préparé l’avitaillement de la dérive en Arctique de 2006. On se basait alors sur une consommation moyenne par semaine. Ensuite, il suffit de multiplier par le nombre de semaines. Je suis repartie de la même idée, à une différence près, c’est qu’aujourd’hui, on utilise un peu plus de céréales qu’en 2006. Il y a maintenant des féculents autres que le riz, les pâtes et la farine. En mer, c’est important de varier ».
« J’essaie de prendre des produits secs, farine, féculents et conserves pour 6 mois. Pour les produits congelés, ce sont essentiellement des viandes, du poisson, du beurre et du fromage car on n’en trouve pas toujours sur la route et le fromage français, tout le monde aime ça ! Je congèle aussi des légumes. Sur une transat, le frais ne dure pas tant que ça et on préfère ne pas consommer trop de viande sur le bateau ».

Dans le congélateur placé en cale avant, des produits frais préparés par Marion Lauters, marin-cuisinière, puis congelés.
Dans le congélateur, des produits frais préparés par Marion, puis congelés © Maéva Bardy

Réserves pour 16 personnes mises en cale

« L’un des défis est de réussir à caler tout ça sur le bateau. Après l’unique livraison avant départ, les produits sont dispatchés ici et là, dans les cabines, sous les bannettes, et dans la cale avant pour les produits frais. Bien connaitre le bateau permet de bien conserver les produits. La cale avant est un endroit ventilé et spacieux où on peut vérifier facilement l’état des produits frais. C’est essentiel pour les navigations au long cours. C’est aussi là que se trouvent les congélateurs. Mais nous y avons placé aussi des grandes touques étanches en plastique pour tout ce qui est vrac (farine, sucre, céréales etc, essentiel pour des régions comme le Pacifique : cela évite que l’humidité et les insectes ne s’attaquent aux réserves ».

Peu de différence avec une expédition polaire

« Je crois seulement qu’on ne va pas avoir besoin de manger autant ! En Arctique, on prévoyait par exemple, 150g de pâtes par personne. Dans les climats chauds, ce sera plus probablement 80 ou 100g. Ce qui change c’est qu’on va avoir accès à du frais plus régulièrement. Il y aura plus de salades au menu ! Lors de cette expédition, les journées de plongée vont être intenses, même si l’eau est à 26 degrés, il faudra des repas consistants pour l’équipage ».

Les produits secs (farine, lentilles, sucre, céréales, polenta) sont stockés dans des bidons étanches placés en cale avant.
Les produits secs sont stockés dans des bidons étanches placés en cale avant © Maéva Bardy

Du frais pas toujours aussi frais

« Dans le Pacifique, on pourrait s’imaginer trouver facilement beaucoup de légumes et de fruits de toutes les couleurs mais ce n’est pas toujours le cas. Souvent, dans les îles il y a peu d’agriculture. Beaucoup de produits sont importés. C’est cher et ce sont souvent des produits traités. Alors il faudra en acheter avant, et patienter jusqu’au prochain grand avitaillement (Tahiti). En sec, notre réserve devrait nous suffire jusque-là. Ensuite, nous pourrons refaire un autre avitaillement qui tiendra jusqu’au Japon. Pour cinq mois cela ira. Dominique Limbour, qui me remplacera à Tahiti fera un autre gros approvisionnement au Japon. Même chose ensuite en Nouvelle-Zélande ».

Des produits liquides plus concentrés

« Pour l’eau, il y a un désalinisateur à bord de Tara permet de produire 270 litres d’eau douce par heure pour l’eau de boisson notamment. Pour le lait ou les jus de fruits, les produits concentrés ou en poudre se conservent bien et permettent un gain de place à bord. Il y aura aussi un peu de vin dans les cale de Tara, pour ne pas oublier les événements à fêter à bord. Ils ne manquent pas et à Noël, nous serons à Wallis et Futuna… »

Menu de saveurs

« Je connais très bien les membres d’équipage ainsi que leurs différents goûts. C’est vrai que j’y pense quand je fais ma liste. Mais les marins ne sont que cinq sur seize personnes à bord. Mais il y aura du chocolat ! Un bon stock grâce à Léa Nature. Autant profiter de leur qualité. Surtout que ce n’est pas toujours facile à trouver en chemin. En ce qui concerne les oeufs, oeufs en poudre complèteront les oeufs frais. J’ai calculé qu’on fera maximum trois semaines de mer, donc cela tiendra. Surtout qu’ils sont surtout destinés aux omelettes et aux gâteaux ! ».

 

Marion range l’avitaillement dans les coffres situés sous les bannettes de chaque cabine
Marion range l’avitaillement dans les coffres situés sous les bannettes de chaque cabine © Maéva Bardy

Pré carré

« Pour cette longue route, j’aimerais bien cultiver quelques plantes aromatiques à bord, dans le carré, comme un mini petit jardin. Nous embarquerons donc des graines à germer du style tournesol ou Alfalfa pour compéter les légumes restés trop longtemps en cale et qui perdent leurs vitamines ».

Capacités de stockage, opportunité de rangement et de conservation, qualité énergétique, et bien d’autres connaissances entrent en ligne de compte pour Marion Lauters, marin-cuisinière. Sans oublier que les rencontres avec les traditions culinaires du Pacifique ne manqueront pas pour revisiter certaines recettes …

Dino Di Meo

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