Bab-El-Mandeb, la Porte des Larmes

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23 janvier 2010

Bab-El-Mandeb, la Porte des Larmes

Nous voilà à l’autre bout de la Mer Rouge, entre deux continents, nous passons la Porte des Larmes : Bab-El-Mandeb en arabe. Une vieille légende prétend que son nom vient des lamentations de ceux qui furent noyés lors du tremblement de terre qui sépara l’Asie de l’Afrique. Une autre dit que ce nom signale les dangers relatifs à sa navigation.

Bab-El-Mandeb marque l’extrémité sud-est de la Mer Rouge vers l’Océan Indien. Vues d’ici, l’Asie et l’Afrique ne sont pas si loin l’une de l’autre : environ une quinzaine de milles marins. Le passage s’étend sur 40 milles de long, parsemé de petites îles comme les Iles des Sept Frères ou l’île de Perim qui le sépare en deux, formant une voie de navigation pour les navires océaniques tandis que l’autre est réservée à la navigation côtière. Les pêcheurs utilisent d’ailleurs ces petites îles comme étape ou refuge lors de leur traversée du détroit.

Les courants qui régissent les détroits sont des phénomènes complexes et ce détroit-ci est assez particulier. Le canal de Suez au nord reste un canal ; pas vraiment un détroit. C’est donc par ici, par le sud, que se créent les échanges avec l’océan. La Mer Rouge n’est pas totalement une mer fermée.

D’un point de vue océanographique et biologique, on observe le phénomène suivant : les eaux qui arrivent de l’Océan Indien et du golfe d’Aden apportent à la Mer Rouge l’essentiel de son alimentation en sels nutritifs, qui vont ensuite remonter vers le nord en s’épuisant petit à petit, parce qu’ils servent d’alimentation à la biomasse.
La Mer Rouge se conduit tel un bassin d’évaporation : comme l’eau s’évapore, elle se charge de plus en plus en sel, devient plus froide, et donc plus dense. Elle va ainsi redescendre et former des eaux profondes qui vont re-traverser la Mer Rouge dans l’autre sens : nord-sud, pour ressortir par le détroit « un peu comme un tapis roulant », comme dit Fabrice Not, notre chef scientifique. L’essentiel de la biomasse présente en Mer Rouge se concentre donc vers le sud.

Quant à la navigation, traverser ce détroit n’est pas non plus une mince affaire ! Les trois principaux facteurs qui régissent les courants sont la mousson, la marée et les vents locaux. La caractéristique de ces courants est donc la variabilité suivant la prédominance de l’un ou l’autre de ces phénomènes. La mousson est un courant atmosphérique périodique dans la zone inter-tropicale résultant du franchissement de l’équateur par les alizés. C’est probablement dans cette zone du globe, le facteur le plus déterminant en matière de météorologie.
Au niveau du détroit de Bab-El-Mandeb, de mai à octobre, pendant la mousson, les eaux baissent dans le golfe d’Aden, la Mer Rouge a tendance à se vider et le courant de surface porte sud, sud-est. De novembre à avril, en mousson de nord-est, c’est le phénomène inverse qui se produit et le courant de surface porte nord, nord-ouest.
Aux époques de vive-eau et par fort vent, lorsque les directions du courant et du vent sont en opposition il se produit de très forts remous sur la surface. Ce n’est donc pas pour rien qu’on trouve des légendes qui avertissent les navigateurs : des endroits comme la Porte des Larmes demandent en effet leur plus grande attention lorsqu’il s’agit de l’emprunter.

Un autre aspect majeur de ce goulet réside dans son importance stratégique. Bab-El-Mandeb, le détroit des Dardanelles et celui d’Ormuz sont les trois seules voies navigables au monde pour lesquelles il n’existe pas de voie maritime de remplacement, d’où leur importance cruciale. Celle de Bab-El-Mandeb fut révélée à la fin du XIXe siècle lorsque fut ouvert le canal de Suez, faisant de la Mer Rouge la voie de contournement qui permit aux navires d’éviter une longue route autour de l’Afrique en passant par le Cap de Bonne Espérance. Les deux puissances coloniales de l’époque, la France et l’Angleterre créèrent ainsi deux bases navales pour en contrôler l’accès : Djibouti et Aden, qui restent encore aujourd’hui les deux verrous autour du détroit.
Les attentats contre les ambassades des Etats-Unis à Nairobi (Kenya) et Dar es-Salaam (Tanzanie) en 1998, ainsi que l’attaque du destroyer USS Cole à Aden en 2000 ont conduit l’administration américaine à ouvrir une importante base militaire à Djibouti en 2002. 1 800 soldats américains, dont environ 900 des forces spéciales stationnent au Camp Lemonier, ancienne base de la Légion Etrangère, et participent aux côtés des français à la sécurisation de ce passage par lequel transitent 3,3 millions de barils de pétrole par jour.

David Sauveur