BON VENT POUR LE 88° N

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25 avril 2007

BON VENT POUR LE 88° N

Depuis quelques jours les paris sont ouverts : jusqu’à quelle latitude montera Tara ?
Les enjeux sont les suivants : Jean-Claude offre au gagnant le contenu d’une bouteille Nansen prélevé à 3 000 m. de fond après analyse ; Francis promet un tirage original quant à Etienne évidemment, il offre une tenue agnèsb. « spécial polaire ».

Côté base, le vent a ralenti les travaux. Il soufflait aujourd’hui à 26 noeuds, on est allé jusqu’à – 30°C, ce qui, compte tenu du « windchill factor », rendait des températures ressenties proches de -40° C.
Les scientifiques ressemblaient, sur cette banquise battue par l’air gelé, à d’étranges cosmonautes colorés, emmitouflés jusqu’aux yeux, la démarche un peu maladroite…
La vision de cette base, avec la neige qui court de crête en crête sous un soleil de contre-jour, est un paysage magnifique. Les tempêtes sont toujours belles et Francis s’en est donné à coeur joie avec son appareil photo.
Malgré la bonne volonté de Georg, de Jean-Claude et d’autres qui ont déblayé le pont, Tara semble s’enfoncer toujours davantage dans une dune blanche. La neige dépasse maintenant de plus d’un mètre cinquante le bord gîté.
À cause du vent, certains travaux de mesure ont été reportés. Les scientifiques se sont concentrés sur l’installation des appareils. Les sismologues par exemple ont entamé la mise en place de cinq stations sismiques. Trois ont d’ores et déjà
été baptisées : Tartu (prononcer Taartou), Paris et Helsinki. Le brainstorming est en cours pour décider du nom des deux dernières. Quant à Susanne Hanson et son équipe du Danish Space Center, ils ont poursuivi leur série de trous : il y
en a 400 à réaliser, tous les 5 mètres, pour étalonner les mesures aériennes d’épaisseur de la banquise.
Un petit appareil « Twin Otter », basé sur notre piste, vole en quasi-permanence. C’est le tout-terrain de la banquise, capable de se poser à peu près n’importe où, pourvu que le pilote ait pu repérer un « lead » suffisamment long. Il atterrit en 300 mètres… Il est minuit passé et l’équipage vient  d’ailleurs tout juste de rentrer avec son passager : Michael Offermann de l’université de Hambourg. Il a pu parachuter ses 16 balises météo sur un carré de 500 km de côté.
Elles ont commencé à émettre toutes les 90 secondes. Elles le feront encore pendant un an.

Côté logistique, il faut commencer à négocier avec chacun pour savoir qui rentrera dès les prochains jours et qui peut d’ores et déjà rapatrier du matériel.
Pour tous, la date butoir est le 30 avril. Le DC3, ce jour-là, ne prendra que 14 personnes, et nous sommes encore 33 à devoir rentrer. C’est assez frustrant d’avoir déployé toute cette logistique pour seulement huit jours de campagne.
Chacun fait son possible pour rattraper le temps perdu et les heures de sommeil sont courtes. La cuisine est ouverte de 07:00 à Minuit. Il faut nourrir 43 personnes et grâce à Hélène et Marion nous n’avons pas mangé deux fois la même chose depuis trois semaines.
Petit plaisir supplémentaire: nous avons eu sauna ouvert dès la fin de l’après-midi sur le pont arrière de la goélette et ce soir encore on pouvait voir (j’ai raté la photo mais je jure que c’est vrai !) quelques scientifiques cavaler nus sur la banquise, une simple serviette autour des reins, pour rejoindre sa tente chauffée. Même à leur époque faste, les Surréalistes n’y avaient pas pensé !

Etienne Bourgois et Eric Biegala