Cap sur Lorient

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21 février 2008

 

Il est 10H00 ce jeudi, un soleil généreux inonde le carré. Nous voguons à dix huit désormais sur Tara. La côte anglaise défile sur tribord, au bout de ce bord il y aura le mythique Cap Lizard, ligne de départ ou d’arrivée de tant de courses au large. Puis Lorient samedi. La famille s’est donc agrandie ou plutôt reconstituée.
Etienne Bourgois, le directeur de l’expédition et des équipiers du premier hivernage et de l’été ont rejoint le bateau avant notre appareillage de Portsmouth hier soir.
Pour certains, c’était la première fois qu’il avait l’occasion de se parler de visu. Cette grande équipe – les vingt Taranautes qui ont transformé en réalité ces 507 jours de dérive – ne s’était que croisée à l’occasion des rotations.
Depuis hier soir, ces visages connus quelquefois que grâce aux films ou au site Internet sont devenus encore plus familiers. Quelque chose nous unit : ce que nous avons accompli à tour de rôle sur Tara. Les mêmes gestes, les mêmes contraintes, souvent le même rythme pour les deux hivers en tout cas.
« Alors toi le froid ça ne t’a pas posé de problèmes, et pour casser la glace ? »
« Je me rappelle des compressions de la glace contre la coque, c’était indescriptible ! »
Impressions partagées, points de vue convergents. Affinités d’expérience. Ces retrouvailles avec des inconnus : « Un moment qui fait chaud au cœur et qui restera gravé » pour Denys Bourget. D’autres mots, mais c’est exactement le même sentiment pour Hervé Bourmaud, le capitaine de Tara. Capitaine qui échange avec un autre ancien capitaine de Tara, Jean Collet qui est aussi à bord depuis hier. On parle mécanique aussi puisque Jean fût mécanicien avant d’avoir le commandement de la goélette, et du coup voilà une autre passerelle d’échange à emprunter avec l’actuel chef mécanicien du bord Samuel Audrain.
Bref, on échange constamment sur tous les sujets qui concernent Tara : le bateau, la science, la communication, la vidéo, les projets…

Lady Pippa Blake à bord

Hier soir, juste avant que la tribu Tara ne se reconstitue un premier moment de partage émouvant avait eu lieu avec Lady Pippa Blake. La veuve de Sir Peter Blake, l’ancien propriétaire de Tara, alors baptisé Seamaster.
C’est d’abord Alistair Moore ancien équipier de Peter qui est arrivé à bord très ému, ce grand gaillard kiwi marchait presque dans ses petits souliers. Nous étions en train de finir notre dîner, nous l’avons invité à manger avec nous et déguster un bon verre de vin de Bourgogne. Rapidement, il s’est senti plus à l’aise et des plaisanteries ont commencé à surgir des quatre coins de la table. Mais, on voyait bien qu’une quantité de souvenirs se télescopaient dans sa mémoire. C’est dans ce bateau, ou en décembre 2001 Peter Blake perdit la vie, abattu par des pirates sur l’Amazone. L’un des plus grands marins de la planète disparaissait. Pour La Terre : la perte d’un défenseur de ses beautés et de ses fragilités.
Mais Alistair était venu en quelque sorte en éclaireur. Lui grâce à qui Etienne avait eu vent de la mise en vente de Seamaster attendait que son téléphone sonne. Quelques minutes plus tard, Lady Pippa Blake, domiciliée à Portsmouth nous a rejoint. Elle n’avait plus remis le pied sur le bateau depuis 2003, lorsqu’elle était venu récupérer des objets personnels de son mari, à Camaret en France.
On peut imaginer aussi son émotion. Très contenue, mais malgré tout présente. Après avoir échangé avec les équipiers, avec Grant Redvers le chef d’expédition kiwi, un des « enfants spirituels » de Peter Blake, Pippa a rempli le livre d’or du bord. Etienne Bourgois, le directeur de l’expédition, nouveau propriétaire de Tara depuis ce drame était arrivé entre temps. Après quelques échanges, l’appareillage étant imminent, en guise d’adieu Pippa et Etienne se sont serrés forts dans leurs bras, pas de mots, mais on sentait la gratitude de cette femme, pour ce passage de témoin réussi. La dérive arctique est un grand bébé de plusieurs papas. L’œuvre d’une vie, qu’Etienne aux commandes de l’équipe « Tara Arctic » a réussi à concrétiser. Etienne me disait ce matin, « qu’elle était venue à bord pour nous ». Peut-être l’a-t-elle fait pour Peter aussi ?
La grande famille de Tara, de cet ex-Antarctica, et ex-Seamaster n’est finalement qu’une. Uni par ce voilier exceptionnel sous la bannière de l’aventure humaine et la défense de notre planète.
L’histoire de tous ces hommes et ces femmes est fondue à jamais dans l’aluminium de cette coque. Elle navigue avec elle.

Vincent Hilaire