Conversation au Nord Est de l’océan Pacifique

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14 octobre 2011

Conversation au Nord Est de l’océan Pacifique

Après plusieurs jours passés dans le « continent » de plastique, le capitaine, Hervé Bourmaud, accompagné de notre chef scientifique, Isabelle Taupier Letage, sont assis sur la bôme, le regard porté sur la mer éclairée d’une pleine lune.

Hervé : “Je dois dire que jusqu’ici, je m’attendais à voir plus de plastique, en tout cas à l’œil nu.”

Isabelle : “Mais il y a des débris c’est sûr, et en très grande quantité alors que nous sommes loin des côtes. La question est de sensibiliser les gens face à cette situation, qui est réelle, sans propager des informations sensationnalistes et aboutir à des idées fausses.”

Hervé : Oui, on en voit beaucoup. Mais c’est un problème à l’échelle mondiale. Du plastique, j’en ai vu partout, et beaucoup en Polynésie. Les touristes laissent énormément d’ordures aux mains des locaux qui n’ont pas les moyens de les traiter.

Isabelle : Hormis les macro-débris, il y a aussi tous ce que l’on ne voit pas, les toxines qui se dégagent du plastique. On sait déjà que les phénols sont des perturbateurs du système endocrinien et affectent la reproduction de certains organismes. Après il y a aussi beaucoup de poissons qui meurent l’estomac plein de plastique qui les prive de la sensation d’avoir faim. C’est ironique de mourir de faim l’estomac plein quand même.

Hervé : Et c’est du plastique qui pourrait se retrouver dans nos assiettes. On n’en parle pas, mais les Inuits souffrent de conséquences graves, dont le saturnisme, causé par les fortes concentrations de plomb dans la viande de phoque. C’est un vrai problème en Arctique, alors qu’on ne s’intéresse qu’au pétrole qui s’y trouve.

Isabelle :
Oui, beaucoup de questions auxquelles nous ne pouvons répondre pour l’instant. Mais ça fait partie du travail et notamment de la recherche sur les toxines que fera Melissa Duhaime de l’Université d’Arizona quand elle récupérera nos échantillons.

Hervé : Ca ne veut pas dire qu’on doit attendre. Il faut agir vite et de façon concrète en parallèle à la recherche scientifique.

Isabelle : Pour qu’un problème soit pris au sérieux d’un point de vue politique, nous les scientifiques, devons être concrets et quantitatifs. On ne peut pas se permettre des approximations. Le travail ici ne fait que commencer. J’imagine, par exemple, un système optique capable de compter les macro déchets à la dérive.

Hervé : Le monde a changé et aujourd’hui il y a une sensibilisation, surtout chez les jeunes. Il y a dix ans, on était convaincus du pouvoir épurateur de l’océan. Quand je travaillais sur des bateaux de pêche, je dois l’avouer, on jetait encore le plastique à la mer. J’ai d’ailleurs le souvenir des liens en plastique qui maintenaient ensemble des cartons dans lesquels on mettait notre poisson. Eh bien quand on récupérait les boites, on jetait le plastique à la mer. Le hasard a voulu qu’on pêche un requin qui s’était pris à l’intérieur d’un de ces anneaux en plastique. Il avait grandit à l’intérieur. Alors pour éviter que d’autres animaux ne se prennent là-dedans, on a coupé les liens plastiques au couteau, mais on les a balancés quand même à l’eau.

Isabelle :
C’est « moins pire » oui.

Hervé : Quelques années plus tard, des jeunes d’un nouvel équipage m’ont fait remarquer que plutôt que de repêcher et balancer sans cesse les mêmes bouts de plastique, ça serait peut-être bien de les garder à bord pour les décharger à l’île d’Yeu. Cette bonne conscience écologique était vraiment en avance sur son temps. Quand on est arrivé au port avec nos plastiques triés, ils ne savaient pas quoi en faire, et ils ont tout balancé dans une décharge à la pointe de la côte. Des années plus tard, par érosion, la mer a grignoté une partie de cette pointe et tu peux voir tous les plastiques, qu’on a pris la peine de sortir de l’eau, retourner à la mer en millions de petits morceaux. Heureusement aujourd’hui, la communauté a fait beaucoup d’efforts pour rassembler ces déchets et les traiter sur le continent. Le problème du retraitement c’est que c’est compliqué et c’est cher.

Isabelle : Voilà. Et ce n’est pas dit que traitement ne soit pas polluant. Tu « dépollues » d’un côté mais il peut y avoir des conséquences négatives de l’autre.

Hervé : C’est obligatoire. Quand tu vois aux Gambiers, ils mettent tout dans un trou et après ils font tout brûler. Oui… On a commencé à toucher un truc là, on ne va pas savoir quoi en faire.

Isabelle : Et pour des centaines d’années certainement. Mais on ne peut évidemment pas imaginer se passer de plastique.