Crête de compression

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8 février 2007

Cette nuit (le 8 février) nous venons d’essuyer un gros mouvement de banquise sur l’étrave du bateau. D’énormes blocs de glaces sont sortis de l’eau libre d’une rivière qui venait de s’ouvrir et qui se trouvait à l’avant de Tara. Branle-bas de combat, depuis déjà plusieurs jours nous avons des formations de crêtes de compression autour de nous. 

C’est Zagrey qui nous prévient toujours avec des aboiements insistants, il se balade sur la banquise et reste en arrêt devant la crête en mouvement. Cette nuit fût très mouvementée et nous nous sommes tous retrouvés sur le pont à observer la progression dangereuse d’une plaque qui se heurtait à la proue. Les grincements intenses et des bruits de craquements et de martèlements étaient assez inquiétants.  Après avoir menacé de front l’étai avant du mat, un gros bloc est tombé du côté opposé en libérant la course de la crête à bâbord. Les mouvements se sont désormais calmés mais nous sommes toujours en alerte.

Une fois de plus Tara peut remercier sa bonne étoile.

Explication sur les crêtes de compression :

Les plaques de glaces qui forment la banquise poussées par les courants marins de l’Océan Arctique se joignent et se soudent avec le froid comme un gigantesque puzzle et plus particulièrement au moment de l’hiver arctique.

Sous la banquise cette mer, qui respire, est en perpétuel mouvement. Lorsque les mouvements de l’océan s’amplifient, que la température augmente, que le vent souffle  alors la banquise s’ouvre et les plaques se rencontrent à nouveau provoquant des frictions, des chevauchements qui soulèvent des morceaux de glace atteignant parfois  5m de haut : c’est ce qu’on appelle une crête de compression.

À l’époque de Nansen, lors de la dérive du Fram, les crêtes de compression pouvaient atteindre jusqu’à 10 m de haut. Depuis que nous dérivons nous avons vu que des crêtes de 6 mètres au maximum. Les crêtes de compressions sont un peu comme des dunes à la surface du désert, elles arrêtent la neige que le vent fait voler sur la banquise. Ce qui fait que nous changeons de paysage assez fréquemment. La neige donne des formes plus sensuelles aux contours chaotiques et rigides des blocs cassés, les congères adoucissent l’immense cimetière de glace brisée.
Pour notre bateau, les crêtes de compressions peuvent nous mettre en danger. Il suffit qu’un des bords soit poussé par une des plaques pour mettre le navire en gîte périlleuse. Nous avons rencontré  le 26 décembre ce genre de situation, mais à notre grand soulagement la plaque s’est arrêtée après les premières collisions contre la coque. Puis la plaque est repartie dans le sens opposé. C’était très impressionnant à cause des bruits de grincements et de craquements de la glace le long du bateau.

À chaque quart, nous vérifions les fractures sur la banquise. Ce sont les signes avant-coureurs d’un mouvement proche. Plusieurs fois depuis le début de la dérive, la glace s’est ouverte en rivières autour de Tara, ce qui nous obligeait à rapatrier d’urgence le matériel scientifique à bord et nous attendions que la glace soit suffisamment solide pour le réinstaller à nouveau sur la banquise. Nous ne devons jamais oublier qu’en l’espace de quelques instants la glace peut s’ouvrir et laisser sa place à l’élément liquide qui constitue l’essence de cette mer arctique.

Bruno