Dans le sillage des Vikings

© Anders Jensen

19 août 2015

Aujourd’hui Tara, naviguant sous les latitudes nordiques, vous propose de revenir sur une page de l’histoire, celle consacrée aux Vikings, grâce à la participation de Thomas Birkett, Professeur à l’Université de Cork, en Irlande.

Diplômé d’Oxford, ce chercheur gallois s’est spécialisé dans la culture médiévale et dans l’utilisation de l’alphabet runique (le premier système d’écriture utilisé dans le nord de l’Europe). Utilisées entre le Ier et le XVe siècle dans certaines régions de Suède, les runes apparaissaient sur une grande variété d’objets : dolmens, pièces de monnaie, petits morceaux de bois ou d’os, retrouvés de la Turquie jusqu’au Groenland.

Il semble que le nom « Groenland » provienne des Vikings…

Oui, plusieurs sources médiévales islandaises attribuent ce nom à l’explorateur scandinave Erik le Rouge, qui  avait établi une colonie sur place après avoir été banni d’Islande pour meurtre. Les %Sagas% nous racontent que le Groenland fût découvert accidentellement, quelques années auparavant, lorsqu’un navire à destination de l’Islande dévia de son cap à cause d’une tempête. Erik aurait baptisé le pays « Greenland » – « Terre verte » – pour encourager les colons à s’y établir. Il pensait qu’un nom prometteur les attirerait en nombre.

Erik établit sa colonie dans les années 980, avant que l’Islande n’adopte le christianisme. Au cours des décennies suivantes, deux zones d’installation principales se sont développées : les colonies de l’Est et de l’Ouest, toutes deux situées finalement sur la côte ouest du Groenland ! Sur place, les Vikings ont repris les pratiques agricoles utilisées en Norvège et en Islande, comme l’élevage bovins et ovins. Ils complétaient leur alimentation par le fruit de leur chasse et leur pêche. Il existe des désaccords concernant la taille de ces colonies scandinaves, mais la population s’élevait certainement à plus de 2000 personnes, peut-être même davantage. Plusieurs églises ont été construites sur place, et un évêché établi à Garðar dans la colonie de l’Est. Le site de la cathédrale est l’un des premiers excavé au Groenland et ses fondations sont encore visibles près d’Igaliku.

Avaient-il des liens avec les autres populations du nord ?

Les colons ont conservé des liens étroits avec le reste des colonies nordiques. Ils restaient tributaires de la Norvège pour leur approvisionnement en marchandises : le fer, le bois, et plus important encore, la bière ! En retour, ils échangeaient de précieuses défenses de morses et probablement des fourrures. Comme en Norvège, les Groenlandais utilisaient les runes, et les inscriptions trouvées nous en apprennent un peu plus sur leur mode de vie. Malgré leur isolement géographique, ils n’hésitaient pas à réagir aux développements entrepris dans d’autres régions du monde scandinave. Le témoignage des Sagas et des fouilles archéologiques de plus de 600 fermes scandinaves nous apporte un éclairage sur cette population. On sait par exemple que les plus grandes exploitations possédaient de vastes salles qui devaient servir de centres d’accueil à la communauté : des fêtes y étaient célébrées, des histoires racontées, des invités divertis et des affaires traitées.

Leif Eriksson, fils d’Erik le Rouge, est l’un des plus célèbres Vikings du Groenland. Il dirigea une expédition à Terre-Neuve et fut le premier Européen à explorer l’Amérique du Nord (vers l’an 1000). Ses aventures sur la « Terre des Vignes », y compris ses rencontres avec les Amérindiens sont rapportées dans la Saga des Groenlandais et la Saga d’Erik le rouge. Mais il semble que les vikings aient eu peu de contact avec le peuple Inuit, qui menait un mode de vie de chasseur-cueilleur. Mais des échanges commerciaux ont probablement eu lieu. En fait, leur réticence à apprendre et adopter les pratiques inuits pourrait avoir contribué à la disparition de leurs colonies.

thomas birkett credit Anders Jensen

Connaissons-nous les raisons de leur départ ?

Eh bien, c’est l’une des grandes questions des études menées sur les Vikings et le vieil islandais. Et il n’y a aucun consensus à ce sujet ! Nous savons que la colonie de l’Ouest fut abandonnée avant 1350, et que celle de l’Est disparut dans le courant du XVe siècle.

Certains considèrent qu’il s’agit d’une conséquence directe du changement climatique. Les températures s’étaient certainement refroidies depuis l’an 1300 environ (menant au « Petit Age Glaciaire » en Europe). Le Groenland a toujours été une terre peu propice à l’agriculture, ce changement aurait donc augmenté les pressions qui pesaient sur les Vikings. La colonie de l’Ouest, située plus au nord, a été la première à être abandonnée, ce qui corrobore la théorie de relocalisation due au climat. Malgré tout, le seul refroidissement climatique n’explique pas cet abandon. La répercussion des activités humaines sur la terre peut constituer une composante importante, y compris l’érosion des sols dûe à un surpâturage, et l’abattage du peu de couvert végétal existant. Ces impacts %anthropiques% auraient rendu les pratiques agricoles difficiles à maintenir. Il existe également des preuves d’un déclin dans le régime alimentaire des colons. Des marques de couteau sur un os de chien ont été interprétées par certains comme un acte désespéré pendant un hiver particulièrement rigoureux.

D’autres chercheurs affirment que la colonie n’était pas aussi précaire qu’on le pensait, et qu’elle aurait été abandonnée pour d’autres raisons. Le départ des Vikings peut avoir été précipité par des attaques Inuits ou des pirates européens. Mais peu de preuves appuient cette théorie. Une épidémie de peste, ou une diminution des échanges commerciaux avec la Norvège peuvent aussi expliquer leur déclin. Cet échec pourrait aussi être lié au fait que les colons se sont toujours tournés vers leurs pays d’origine plutôt que vers leurs plus proches voisins. Les Vikings ont toujours refusé d’adopter les pratiques des Inuits, comme la chasse au harpon. Ils se sont obstinément accrochés aux coutumes et traditions européennes d’élevage. La déchéance de leur colonie n’est peut-être pas dûe à une inaptitude à affronter un environnement extrême, après tout, ils avaient mis au point des stratégies efficaces pour le supporter pendant 500 ans. Mais plutôt à une incapacité à modifier leurs comportements traditionnels face au changement climatique, ainsi qu’à apprendre d’un peuple qui s’était adapté depuis bien plus longtemps et qui s’est montré plus résistant au changement.

En fin de compte, la tradition semble avoir été plus importante aux yeux des colons que l’innovation et l’adaptation, et cela aurait conduit à l’inévitable effondrement de la société – peut-être un autre enseignement important pour nous ?

Propos recueillis par Noëlie Pansiot.

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