Dans le sillage du Beagle

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3 mai 2011

Un chapeau panama à la main, les membres d’équipage saluent les quelques curieux du Malécon 2000 (Guayaquil, Equateur), venus assister au départ de Tara, et tout particulièrement Gabriella et Montserrat, deux scientifiques débarquées à Guayaquil.

A chaque escale, c’est le même rituel, de nouveaux équipiers embarquent et d’autres quittent l’aventure. Mais l’habitude n’y fait rien, le pincement au cœur sévit à chaque fois.

Sous une chaleur suffocante, les voyageurs descendent le Rio Guayas pour retrouver l’Océan Pacifique. Les moustiques, eux, ne semblent pas décidés à quitter le navire !

Guidée par des frégates, ces grands palmipèdes au plumage sombre, Tara prend la route des Galápagos, cet archipel mythique situé à 960 km des côtes équatoriennes. Peu à peu les embruns dissipent la nostalgie du départ, et l’excitation gagne l’équipage : nous partons sur les traces de Charles Darwin, nous allons découvrir ce laboratoire vivant qui a inspiré le biologiste pour sa théorie sur la sélection naturelle !

En septembre 1835, après plus de quatre ans de voyage autour du monde à bord du navire le Beagle, le jeune naturaliste débarque sur les îles Galápagos. Tortues, oiseaux marins, iguanes… à peine a-t-il posé le pied à terre que Charles Darwin est frappé par la richesse de la faune.

En observant de plus près les animaux des îles, il découvre aussi leur diversité. « Je n’aurais jamais pu imaginer que des îles situées à environ 50 à 60 milles de distance, presque toutes en vue les unes des autres, formées exactement des mêmes rochers, situées sous un climat absolument semblable, s’élevant presque toutes à la même hauteur, aient eu des animaux différents… » – Extrait du livre « Voyage d’un naturaliste autour du monde » de Charles Darwin.

Pour partir sur les traces du biologiste anglais, trois coordinateurs de Tara Oceans, Gaby Gorsky, Silvia Gonzales-Acinas et Christian Sardet ont rejoint Stéphane Pesant et le reste de l’équipe scientifique. Mandaté par son pays, Denis Alexander Mosquera Munoz, observateur équatorien, accompagnera les chercheurs jusqu’aux eaux du parc national. Il s’assurera qu’aucun prélèvement ne soit effectué à moins de deux cents milles de côtes équatoriennes, car jusqu’à nouvel ordre aucune autorisation d’échantillonnage n’a été obtenue.

Toujours sur cette étape Guyaquil-Santa Cruz,  un journaliste et un photographe allemands du magazine GEO ont intégré l’équipe pour réaliser un reportage sur le travail des scientifiques.

Après deux jours de navigation, la rosette a déjà replongé dans l’Océan Pacifique pour échantillonner dans une zone naturellement acide. Attention, si ces eaux sont dites « acides », il n’en demeure pas moins que leur PH de 7,9 reste supérieur au PH neutre qui est de 7. Aux abords de l’archipel des Galápagos, l’acidité de l’eau est simplement plus élevée que dans d’autres parties du globe où les eaux de  surface ont en général un PH qui avoisine 8,1.

Si dans cette zone du Pacifique, l’acidification du milieu aquatique est un phénomène naturel, de manière plus globale les océans tendent à s’acidifier en raison de l’augmentation des rejets de  dioxyde de carbone dans l’air. Cette région se révèle donc être un véritable laboratoire marin dont les conditions environnementales actuelles pourraient être représentatives des conditions futures de l’ensemble des océans du globe.

Les scientifiques espèrent à travers cette étude, comprendre les répercutions de l’acidification des océans sur la vie des micro-organismes, et anticiper les conséquences de l’activité de l’homme sur les écosystèmes marins.

Indépendamment de tout changement climatique, l’acidification des océans pourrait perturber l’existence des organismes marins comme par exemple les mollusques, les coraux et les foraminifères (plancton unicellulaire) qui ont besoin de synthétiser le calcaire pour fabriquer leur coquille ou leur habitat. Plus l’eau est acide, plus il est difficile pour les organismes de synthétiser du calcaire.

Mais l’heure n’est pas encore à l’analyse, pour l’instant les chercheurs s’évertuent à prélever des échantillons d’eau de mer. Parallèlement à la rosette, Christian Sardet a jeté un petit filet à l’eau pour récupérer du plancton. Assisté par la jeune scientifique, Sophie Marinesque, nouvellement embarquée, Christian trie sa récolte pour ensuite photographier et filmer les divers micro-organismes. Les clichés et les prises viendront compléter son projet dédié au plancton, « Les chroniques du plancton » visibles sur internet (www.planktonchronicles.org).

Peu à peu, le soleil s’incline à l’horizon, inondant la goélette d’une lumière orangée. Ce soir les scientifiques regagneront le pont arrière pour effectuer une dernière mise à l’eau de la CTD. Demain matin, après avoir parcouru près de 52 milles marins, l’équipage franchira la ligne de l’Equateur, une grande première pour certains.

Chez les marins, la tradition veut qu’un baptême ou plutôt un « bizutage » soit donné à ceux qui traversent pour la première fois cette ligne. Le statut de journaliste du bord n’y fait rien, les initiés ne souhaitent pas divulguer l’épreuve qui attend les novices…

Anna Deniaud