Deuxième année de l’expédition Tara Oceans : l’année de l’Upwelling

© V.Hilaire/Tara Expéditions

26 août 2010

S’il est une chose que le docteur Chris Bowler, coordinateur scientifique de l’expédition et directeur de recherche en biologie à l’Ecole Normale Supérieure et au CNRS, affirme sans aucun doute scientifique : « la vedette » pour cette deuxième année d’expédition sera l’étude de l’upwelling au large du Pérou, dans l’Océan Pacifique. 

Deux autres grands « moments » scientifiques attendent l’étrave de Tara quelques semaines plutôt : En Antarctique, l’étude des diatomées, le phytoplancton qui piège le plus de gaz carbonique sur toute la planète, et aux Galápagos celle de l’acidification en cours de cette partie de l’Océan Pacifique. Elle préfigure peut-être notre futur climatique.

Dans son bureau à l’Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm à Paris, Chris Bowler a plein d’affiches et de photos de microorganismes. Un cadre qui n’a rien d’austère. Pas formalisé par « ce quart d’heure du journaliste », Il m’accueille avec un bon café et un grand sourire. La conversation s’engage.

« L’upwelling de la côte péruvienne c’est le plus important que nous allons étudier de toute l’expédition.  C’est l’un des endroits les plus riches en plancton de la planète. On y pêche beaucoup l’anchois, qui y trouve un vivier de nourriture important ».

L’upwelling est un phénomène de remontée à la surface de sédiments et de détritus de poissons. Chassés depuis les profondeurs par de puissants courants sous-marins, il fournit tout de même au plancton des « aliments » de base comme les protéines, les acides gras ou le carbone.

« Ces grands lieux de vie nous fourniront certainement de précieux échantillons.  Je vous rappelle qu’avec Tara pendant ces trois ans d’expédition, nous réalisons en plus « un temps 0 scientifique », un état des lieux du début de ce 21ème siècle. Donc, ces résultats seront encore instructifs dans des centaines d’années ». Chris regretterait presque de ne pouvoir vivre aussi longtemps.

Pour cette deuxième année, sur son parcours depuis le Cap (Afrique du Sud) et jusqu’à Auckland (Nouvelle-Zélande)  Tara sondera deux des quatre océans de la planète : l’Atlantique Sud et le Pacifique Sud. Sur ces deux océans où les courants s’enroulent d’Est en Ouest formant des cercles (les gyres), les phénomènes d’upwelling les plus importants sont chaque fois présents sur les côtes Est des deux continents africains et américains. Un autre upwelling sera étudié, celui produit par le courant  froid qui longe la côte argentine en remontant de l’Antarctique. Il est très riche en sédiments.

Chris se retourne vers un mur où il y a un planisphère.  Le parcours de Tara est cette ligne faite au marqueur.  « Dans notre traversée de l’Atlantique Sud, nous continuerons aussi à étudier ces fameux Agulhas rings ». Avec des gestes des mains, ils figurent ces cercles  de courants qui se forment dans le canal du Mozambique et que l’expédition a déjà suivi en juillet dernier jusqu’au Cap de Bonne Espérance. Ils entrainent dans leurs boucles une masse colossale de microorganismes vivants. « Passés le Cap, ils continuent leur périple, en traversant tout l’Atlantique Sud.  Nous allons les suivre encore et épier ces magnifiques anneaux dans leur voyage transatlantique. On les localise grâce aux images satellite puis on fait des prélèvements dedans. Toute la question est : Comment ces cercles et la vie qu’ils transportent traverse l’Atlantique ? D’un point de vue biologique notre connaissance est encore très faible dans ce domaine. Les expéditions du passé se sont surtout intéressées à l’aspect physico-chimique des choses (Salinité, taille de ces anneaux, etc).  Biologiste passionné, Chris est visiblement particulièrement fier de réparer cet oubli.

« L’autre domaine que nous souhaitons étudier nous conduira sur les rives de la Péninsule Antarctique. Dans ces eaux, vivent en masse les diatomées, un phytoplancton (organisme réalisant la photosynthèse).  Dans l’Océan Glacial Arctique comme aux abords du continent antarctique, ces organismes prolifèrent. Il se sentent bien autour des pôles ».

Comme ses autres petits frères et petites sœurs microscopiques, ces diatomées se nourrissent à la surface des océans de carbone, présent dans l’air. Mais lorsque ces diatomées dotées d’un minuscule squelette meurent, elles coulent  au fonds des océans et emportent donc avec elles ce carbone. Ce sont donc des pièges naturels de tout ce carbone que nous  générons. Savoir comment les diatomées vivent et s’adaptent à l’évolution de la quantité de gaz carbonique sur Terre est donc essentiel. A ce titre, le courant circumpolaire, ce gyre géant qui entoure l’Antarctique est avec toutes ces diatomées, le puits de carbone le plus important de la planète ».

Voilà ce qui retient particulièrement l’attention de Chris. Par souci d’exhaustivité, il n’oubliera pas de compléter par « nos huit mois autour de l’Amérique du Sud nous conduiront aussi à étudier dans le sud des canaux chiliens, l’impact des élevages de poissons dans cette zone sur les écosystèmes planctoniques. Sans omettre notre escale aux Galápagos. C’est un site du globe ou l’océan est particulièrement acide. En dehors de l’étude du corail, nous voulons essayer de comprendre comment le plancton s’y adapte. Si cette acidité devait se généraliser dans les océans, les Galápagos constituent un laboratoire vivant. Surtout quand on sait, comme aujourd’hui, que de la vie dans les océans dépend l’évolution du climat.

« Mais il reste autre chose, les Galápagos, ça nous ramène aussi à Darwin, c’est là qu’il a échafaudé sa célèbre théorie de l’évolution », l’œil de Chris brille de nouveau comme tout à l’heure, pour les diatomées.

Le biologiste extirpe de sa bibliothèque un livre : L’expédition entreprise par l’HMS Challenger, en 1872, bien après celle de Darwin. « On sait que Darwin s’est surtout penché sur la vie sur terre. Avec Tara Oceans nous marchons sur les traces de cette autre expédition anglaise, la première expédition océanographique de l’histoire de l’humanité. Avant tout le monde, les hommes à bord du Challenger se sont intéressés aux sédiments et ont traversé plusieurs fois l’Atlantique Sud pour ça. A bord il y avait un certain Ernst Haeckel, naturaliste, biologiste, artiste. Certains de ses dessins de plancton ont inspiré une arche de l’exposition universelle à Paris en 1900 ». Une mèche hirsute Chris savoure un instant quelques uns de ces dessins. Notre voyage est source aussi d’un voyage dans l’histoire.

Avec Tara Oceans, à défaut de dessiner lui-même comme on le faisait à cette époque, Chris renoue avec le romantisme de ces grandes expéditions. Pour lui, c’est aussi l’un de ses objectifs de cette nouvelle année. Transmettre cette conviction que science, art et aventure sur les mers sont toujours intimement liés, comme à cette époque.

Vincent Hilaire