Etienne Bourgois et Eric Karsenti à bord de Tara

© Vincent Hilaire/ Fonds Tara

5 février 2011

Etienne Bourgois et Eric Karsenti à bord de Tara

C’est la première fois qu’Etienne Bourgois et Eric Karsenti, les deux co-directeurs de l’expédition Tara Oceans, se retrouvent au même moment à bord de Tara. Cette navigation est pour eux l’occasion d’évoquer avec l’équipage actuel un certain nombre de sujets et de projets. Tara Oceans va fêter à la fin du mois de mars son année et demie d’existence depuis le départ de Lorient, le 5 septembre 2009. L’occasion de faire un bilan à presque mi-parcours et d’évoquer aussi l’avenir.

Vincent Hilaire : Nous sommes presque à mi-course, quels sont pour vous deux, les enseignements de cette première moitié de l’expédition ?

Etienne Bourgois : « Nous avons réalisé avec Tara des échantillonnages au-delà de nos espérances. Nous avons même prouvé qu’avec un petit bateau comme Tara (ndlr : 36 mètres), il était possible d’échantillonner. Nous pouvons aller presque partout du fait de notre taille, tout en respectant la sécurité, même avec des mers difficiles. C’est comme ça que nous avons pu échantillonner dans les glaces en Mer de Weddell. Peu de navires peuvent se permettre de faire.
Maintenant l’enjeu, c’est que nous devons maintenir ce rythme et cette qualité dans la durée. Maintenir en état le matériel par exemple en prenant le maximum de précaution. Et nous n’avons pas de spare (ndlr : du matériel de rechange).
L’autre enseignement c’est l’accueil et donc l’aura de Tara. Partout où nous avons fait escale, des enfants sont venus nous rendre visite, nous avons aussi rencontré des scientifiques, des journalistes, des hommes politiques, des diplomates, des chefs d’entreprises ».

Eric Karsenti : « En un an et demi nous avons d’abord réussi à structurer les méthodes d’échantillonnage et organiser ensuite l’envoi de cette matière dans les laboratoires.
L’autre défi auquel nous devions répondre et que nous avons aussi relevé, c’est celui d’une navigation stratégique. A bord de Tara, en jouant avec toutes les informations météorologiques et satellites dont nous disposons, nous arrivons désormais dans un temps donné à trouver exactement dans les océans les masses d’eau que nous cherchons. Nous avons donc mis au point une méthode de routage, comme celle utilisée par les coureurs de course au large, à part que là l’enjeu, c’est d’être à l’heure et au bon endroit pour prélever les micro-organismes.
En un an et demi nous avons fait 90 stations scientifiques. Au terme de l’expédition en décembre 2012, nous en aurons fait au moins 250. Les trente premières stations sont en cours d’analyse dans les laboratoires, il s’agit des échantillonnages pratiqués en Méditerranée. Il faut bien comprendre que les délais entre l’acquisition des données et la publication des résultats sont longs. D’une part à cause du délai d’envoi des échantillons dans les laboratoires et d’autre part à cause de la diversité des données à analyser ».

V.H. : Au terme de cette année et demie d’aventure scientifique qu’est ce qui vous a le plus surpris, ou vous surprend encore ?

Eric Karsenti : « Ce qui me surprend encore c’est le travail, l’énergie extraordinaire déployés par la communauté scientifique impliquée dans Tara Oceans, pour mettre au point les méthodes d’échantillonnage et d’analyse. Et à l’arrivée dans ce cadre inventé de toute pièce pour Tara, la qualité des résultats. On arrive à séquencer des organismes des virus aux larves de poissons, « end to end », c’est exceptionnel. Jamais aucune équipe ne s’était lancée dans un tel projet.
Le séquençage qui est entrepris par le Genoscope d’Evry en France, sur les micro-organismes que nous leur envoyons les a aussi obligé à développer de nouvelles méthodes d’analyse génomique. En fait, ce projet a conduit tous les partenaires a innover dans leur domaine.
Ce qui me surprend encore, c’est aussi la difficulté de trouver de l’argent pour financer ce projet qui va faire progresser considérablement notre connaissance.

Etienne Bourgois : « Ce qui me surprend toujours c’est la qualité du choix des stations faites un peu partout en mer. La coordination entre les équipes à terre et en mer est la clé de ce succès. Nous sommes arrivés avec les outils satellite d’aujourd’hui qui nous permettent d’identifier les masses d’eau, et le matériel embarqué à bord comme les thermosalinographes, à trouver presque une aiguille dans une botte de foin sur des espaces immenses ».

V.H. : Quels sont les échecs, les points à revoir au terme de cette année et demie de navigation ?

Eric Karsenti : « Notre cytomètre de flux qui nous sert à compter les particules dans une goutte d’eau n’a par exemple pas fonctionné. C’était un prototype et sans son concepteur américain régulièrement à bord, et sans formation aussi de nos biologistes spécialisés dans l’imagerie cet outil s’est avéré inutile. Mais nous allons essayer une autre machine.
Il y a aussi le SPIM, ce microscope très sophistiqué. Là nous étions prêts et en mesure de nous en servir, mais c’est le temps qui nous a manqué à bord ».

Etienne Bourgois : « Ce sont deux de nos échecs, mais par exemple dans cette année et demie nous avons en revanche étoffé notre parc d’instruments mis à l’eau avec le Multinet qui prélève des organismes à cinq profondeurs différentes dans une même colonne d’eau, et plus récemment nous avons lancé une nouvelle « manip » qui s’appelle Manta. Ce filet nous permet de détecter la présence de résidus d’origine plastique ».

V.H. : Comment se porte Tara depuis le départ avec ses 25 000 miles au compteur ?

Etienne Bourgois : « En un an et demi, nous avons déjà parcouru en distance le tour de la Terre. Mais il nous reste encore 38 000 miles à parcourir avant la fin de l’expédition.  L’escale à Cape Town l’été dernier nous a permis d’améliorer entre autre le fonctionnement des deux moteurs. Nous avons revu les lignes d’arbres et les réducteurs. Aujourd’hui, malgré leurs 23 000 heures de marche, les moteurs fonctionnent très bien.
Nous avons par contre régulièrement des problèmes électriques, dus à toute l’énergie que nous devons fournir pour faire marcher le matériel embarqué. Le prochain gros chantier de maintenance aura lieu à Auckland en septembre prochain, et nous devrons changer une bonne partie de l’accastillage sur le pont. Nous cherchons aussi en ce moment une ancre de secours après celle perdue en Antarctique.
L’escale à Valparaiso sera l’occasion de refaire les chutes des voiles qui sont usées, ainsi que de réinstaller une climatisation plus performante dans le laboratoire sec qui monte vite en température avec tous les instruments présents.
C’est important d’être ensemble ici avec Eric pour faire ce bilan à bord et organiser la suite. Pour ce voyage dans les canaux peu de science sera faite, c’est surtout un séminaire embarqué ».

V.H. : Et du côté budget où en êtes vous pour la suite ?

Etienne Bourgois : « Pour l’instant il nous manque environ 25% du budget total pour finir l’expédition. C’est peu et beaucoup à la fois. Chercher des fonds nous prend un temps considérable. Et puis, l’expédition ne s’arrêtera pas quand Tara sera revenu à quai à Lorient. En 2013, viendra le temps de la présentation des premiers résultats.
Je m’interroge aussi sur certains partenariats, comme celui avec le PNUE que je ne trouve pas assez efficace ».

V.H. : Après un an demi d’expédition, alors que le lien entre science, humanité et même philosophie retrouve du lien grâce à cette aventure, quel est votre message aujourd’hui et êtes vous entendu des hommes politiques par exemple ?

Eric Karsenti : « Il faut que nous progressions dans notre manière de parler de la science au monde politique. Nous ne sommes pas bons sur ce point. Pourtant, les données sont là. A la fin du XIXème siècle nous étions presque deux milliards d’humains sur Terre. Bientôt nous serons sept milliards. Aborder la question de l’impact de l’homme sur l’environnement est une nécessité. La science ne peut pas sauver le monde, elle véhicule la connaissance. Il ne s’agit pas de pratiquer un alarmisme culpabilisant, mais de donner un état des lieux à tous, repasser de l’individuel au collectif. Donner des clés de décisions et au-delà alerter sur les conséquences environnementales de notre modèle économique actuel ».

Etienne Bourgois : « Nous avons tous besoin d’une gouvernance mondiale en matière d’environnement avec de réels pouvoirs. Ce que nous voulons tous c’est vivre mieux et pas vivre moins bien. La solution, à mon avis, passe d’abord par une meilleure répartition des richesses. On dit souvent aujourd’hui que tout est trop complexe, mais c’est qu’on ne se donne pas le temps de comprendre, pourtant il y a des solutions.
Il faut que notre modèle économique cible d’abord l’homme et pas l’argent. Avec cette expédition et la découverte de la biodiversité marine, j’ai compris que nous venions d’elle. Si nous voulons vivre et non pas survivre, c’est peut être elle qui nous sauvera. Nous ne sommes que le maillon d’un tout, même avec notre statut de prédateur. On ne peut pas avancer sans s’inscrire dans ce tout. Le plancton est lié à notre vie et nous touche en terme de santé, d’alimentation, d’énergie. Il est même à l’origine de l’air que nous respirons, donc notre existence dépend de ce micro monde.
J’espère que Rio 2012, la future conférence de la Terre sur le développement durable marquera un pas décisif. Un rendez-vous pour nous tous à ne pas rater ».

Propos recueillis par Vincent Hilaire