Festival de visiteurs marins

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26 avril 2011

Festival de visiteurs marins

Ces derniers jours, avant d’arriver à Guayaquil, Tara a croisé quelques bateaux sur son chemin, des pêcheurs pour la plupart. Si en surface, l’homme a timidement réinvesti les lieux, sous l’océan les relevés et les observations révèlent que le royaume marin abonde en habitants. A 220 milles marins des côtes péruviennes, la mer bleue transparente du désert océanique n’est plus qu’un lointain souvenir. Ici, l’eau grise bleue et opaque trahit de l’importante présence du plancton. En bordure de l’upwelling péruvien (phénomène océanographique qui se traduit par la remontée en surface des eaux froides du fond riches en nutriments) non seulement les micro-organismes mais aussi les prédateurs affluent : poissons, requins, pêcheurs et… scientifiques.

Pour cette 102ème station scientifique, la dernière entre l’île de Pâques et Guayaquil, la pêche fut fructueuse, et pas seulement en terme de micro-organismes. Alors que la rosette effectuait une plongée nocturne, Sarah a placé à tribord sa turlutte, équipement qu’elle emporte à chaque expédition en mer. Tout à coup un cri de joie a transpercé la nuit étoilée, et un calamar de près de 70 cm est venu chatouiller le pont du bateau avec ses tentacules. Alerté par le bruit, l’équipage s’est empressé de venir observer l’animal, dont l’apparition sur terre remonte à près de 200 millions d’années. Les oiseaux aussi ont entendu le cri de joie de notre ingénieur océanographe, et en quelques minutes, ces volatiles blancs ont cerné la goélette. Eclairée par une lune rousse, la scène semblait sortir tout droit du célèbre film d’Alfred Hitchcock.

Equipés de leurs nombreux filets, les chercheurs ont poursuivi leur pêche nocturne et deux haches d’argent ont été prises au piège. Ces poissons, de couleur argentée (comme leur nom le précise) et aux dents pointues, avaient déjà été observés lors de la traversée de l’Océan Atlantique. Avec une dentition plus effrayante encore que celle de la hache d’argent, un Stomias boa s’est lui aussi retrouvé prisonnier des mailles. Ce poisson fusiforme de couleur cuivrée vit habituellement à plus de 1 000 mètres de profondeur, mais la nuit il remonte vers la surface pour se nourrir. C’est donc un peu l’histoire de « l’arroseur arrosé », puisque le Stomias boa s’est fait prendre alors que lui même tentait de piéger ses proies, grâce à son leurre naturel en forme de copépode, crustacé de petite taille.

Une fois la première nuit de station achevée, les scientifiques ont rincé à l’eau douce leurs instruments, et ont regagné leur bannette pour de courtes heures de sommeil. Deux marins sont restés sur le pont pour surveiller le navire à la dérive. Le calme règne sur Tara, mais dans l’océan l’activité bat toujours son plein. Alors que François Aurat, officier de pont, effectue sa ronde nocturne, il est surpris par le son d’un évent crachant son souffle humide. Un cétacé chasse aux alentours de Tara, sans doute a-t-il lui aussi été informé de la présence des calamars !

Deuxième matinée de station. Alors que l’équipage opère une mise à l’eau, des requins pointent le bout de leur aileron à l’horizon. D’après Gabriella Gilkes, scientifique spécialiste de ces prédateurs, cette zone du Pacifique Sud serait infestée par des requins peau-bleue, des requins Mako, des requins pointe noire ou pointe blanche… Après les requins, c’est au tour d’un bateau de pêche de rendre visite à l’équipage. Venus accoster Tara pour demander un peu de pain, les pêcheurs péruviens confirment les dires de notre scientifique, eux-mêmes sillonnent les lieux pour traquer les requins.

A bord, les scientifiques poursuivent leur pêche certes moins périlleuse que celle des péruviens mais tout aussi excitante. Trois Beroë se laissent attraper. Mis dans un bocal, ces cténophores transparents rayés de rose suscitent l’admiration de notre chef scientifique, Stéphane Pesant. Mais pour révéler la beauté de cet organisme marin, il faut en fait avoir recourt à la lumière. Grâce à l’irisation de ses cils qui lui permettent de se déplacer, les rayures de l’être gélatineux se transforment en arc-en-ciel lorsqu’on l’éclaire. Pour clore ce festival des visiteurs marins, des thons escortés de dauphins ont livré un spectacle au large du bateau.

Après deux jours de station, Tara a repris sa route vers l’Equateur. A chaque mille marin parcouru, la goélette s’enfonce dans des eaux poissonneuses, alors à l’arrière du bateau, les lignes de pêches caressent sans relâche la mer essayant  de lui dérober en douceur un de ses habitants. Sur le pont, les rondes avec une paire de jumelle s’intensifient, l’équipage espère voir encore quelques espèces marines avant de découvrir celles de la mangrove. Après les requins, il serait plaisant de croiser des caïmans. L’heure n’est définitivement pas à la baignade !

Anna Deniaud