« Histoires d’Etienne(s) et histoire d’une revanche »

© S.DOrgeval/Tara Expéditions

12 septembre 2011

A bord après toutes ces escales polynésiennes, quand les souvenirs de navigation de Tara dans les îles du Pacifique sont évoqués, le nom d’un archipel revient souvent, et l’histoire d’un jour en particulier. Même si les équipes ont changé, il reste encore quelques membres d’équipage pour raconter aux autres les surprises d’une journée mémorable à Hakahetau aux îles Marquises.

C’était au début du mois d’août…
Nous venons de terminer la station de prélèvement nommée  « Romain » qui a été intense. La houle monte et nous avons besoin de nous abriter pour la nuit et gagner un peu de repos.
Comme aimantée, Tara prend tout naturellement la route de l’île de Ua Pou et une baie s’ouvre au navire : Hakahetau.

Nous arrivons de nuit, mais grâce à la lueur de la lune nous distinguons au loin des formes élancées qui jaillissent de l’île et se perdent dans les nuages. Puis l’aube découvre les longs pics basaltiques, dentition de requin surgie de la terre, qui dominent l’archipel. Le mont Oave culmine à 1 230 mètres. Les reliefs puissants des Marquises nous avaient déjà fortement impressionné à Nuku Hiva, mais l’image des aiguilles de Ua Pou achèvent de nous tatouer les Marquises définitivement dans l’âme.

Dans la mythologie marquisienne, Ua Pou est la première île à avoir été créée par les dieux Atanua et Oatea : quand  Atanua demande à son mari Oatea de leur construire une maison pour vivre, le dieu dresse d’abord les piliers : symboliquement c’est l’île Ua Pou, puis installe la poutre faîtière, c’est l’île Hiva Oa, puis les chevrons : l’île Nuku Hiva, le toit en feuilles de cocotier tressées est Fatu Hiva et enfin le trou pour les déchets est l’île de Ua Huka. Les îles Marquises sont ainsi selon la légende la maison symbolique des dieux, « Fenua Enata », ou « Terre des Hommes ». Chaque île de l’archipel est indissociable des autres pour constituer la demeure divine. A Ua Pou, nous sommes à ses pieds.

Nous débarquons très vite sur terre pour nous dégourdir les jambes et l’escale est aussi une bonne occasion pour un ravitaillement en produits frais.
Quelques maisons bordent une petite route qui s’enfonce vers l’intérieur des terres, nous avons vu sur la carte que la « capitale »  Hakahau est à quelques kilomètres, il nous faudrait trouver une voiture.
Un 4×4 s’arrête providentiellement devant nous. Par sa fenêtre le conducteur nous interpelle :
« Vous êtes du grand voilier? Vous êtes venus prendre votre revanche? J’espère que vous avez de bons footballeurs cette fois ci et pas que de bons marins! ».

Nous nous le regardons interdits sans savoir quoi répondre. Le marquisien, heureux de son effet, éclate de rire et nous explique :
- Je m’appelle Etienne comme le nom de l’ancien propriétaire de votre bateau. Je le connais votre bateau et Jean Louis Etienne aussi! En 77, Tabarly est arrivé ici dans notre baie avec Pen Duick IV, et parmi les marins il y avait Jean-Louis. Ils ont débarqué juste pour un jour et ont joué au football contre nous. On les a battu 12 – 0 !! Alors on leur avait dit de revenir avec des bons footballeurs la prochaine fois! Mais c’était une belle équipe tout de même, il y avait Philippe Poupon, Titouan Lamazou, et d’autres grands marins.
- Mais ce n’était pas le même bateau, remarque l’un d’entre nous.
- Attends, reprend Etienne, l’histoire n’est pas finie : 20 ans après Pen Duick IV, un matin, on a vu arriver un grand bateau à la coque grise avec deux mâts, c’est bien le vôtre non? Il s’appelait Antarctica. Jean-Louis est descendu et est venu nous voir. Il se souvenait du match de foot! Mais nous n’avons pas joué la revanche. Alors ce matin, un de mes amis m’a appelé et il m’a dit : « Dis donc tu as vu, les marins sont revenus pour la revanche!! ». Il avait reconnu le bateau tout de suite!
- Mais le bateau, il a changé de nom depuis, n’est-ce pas? continue Etienne.
- Il s’appelle Tara, acquiesce un scientifique.
- Oui oui, on a suivi ça sur Thalassa, reprend Etienne bien au courant, et son nouveau propriétaire s’appelle comme moi, Etienne! C’est une histoire d’« Etienne » qui continue! C’est pour ça que je me dis que moi aussi je suis lié à ce bateau! ».

En une conversation, nous voilà soudainement et tout naturellement citoyens de Hakahetau.
Etienne embarque avec lui Vincent Le Pennec, le Second, afin d’aller chercher des fruits pour le bateau et préparer notre accueil. « On organise un barbecue ce soir pour votre venue, on ne peut pas vous laisser repartir comme ça! Et on aura peut-être le temps de faire le match de foot…  » glisse-t-il avec un clin d’oeil.

Et quand le soleil tombe vers 6h du soir, sous le préau communal au bord de l’eau, les jeunes du village préparent déjà les grillades, les Anciens sont tous installés à la grande table de banquet. Un buffet est dressé avec des plats préparés par chaque famille et nous sommes invités à la table d’honneur.

Une soirée mémorable commence. Les enfants, et les jeunes se lancent dans des démonstrations de Haka, la virile danse marquisienne. Madame le Maire, dans un grand discours de bienvenue, demande à Tara d’accepter symboliquement d’être parrainé par le village. Les chants et les danses s’enchainent, tous les hommes de l’équipage s’essayent à leur tour au Haka, les femmes à la danse de l’oiseau, puis les danses modernes succèdent aux traditionnelles, et tout le monde participe.

Mais 10h du soir sonne le glas. Nous devons repartir pour gagner le lieu de notre prochaine et dernière station de prélèvements aux Marquises nommée « Etienne »… La corne de brume signe un départ émouvant. Devant le quai, où un village entier nous salue, nous avons l’étrange impression que ce n’est pas totalement par hasard que le bateau a pris la direction de cette étape imprévue. Sûrement attendront-ils la nouvelle visite de Tara, cette fameuse revanche que nous n’avons pas jouée, et la suite des histoires d’Etienne(s).

Sibylle d’Orgeval