Jeunesse du bout du monde

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

15 novembre 2016

Elle nous observe depuis maintenant trois jours du haut de ces quelques reliefs, langue de verdure perdue au Nord-Ouest des îles Cook. Depuis le mouillage de TARA à l’entrée du lagon, Aitutaki a des allures de bout du monde. Pour rencontrer la vie à terre, il faut s’aventurer par-delà une rue principale déserte pour prendre une route familière : le chemin de l’école.

Une large pelouse en guise de cour de récréation, des salles de classes ouvertes sur l’extérieur, un terrain de tennis détrempé. Sur les hauteurs d’Aitutaki, l’école aurait presque des allures de campus tropical. Sous les perrons à l’abri de la pluie, l’anglais se mêle au maori au fil des conversations et des leçons. Kimi ajuste une fleur de tiaré dans ses cheveux lorsque je l’interpelle pour lui demander mon chemin. Un grand sourire plus tard, elle commence la visite de son école.

 

p1320131Kimi, 17 ans, dans la cour de son école © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

« Nous sommes tous liés ici, frères, cousins, neveux, vous avez l’embarras du choix ! (rires). Tout le monde se connaît ici depuis toujours. Tu ne peux pas te promener sur l’île sans que quelqu’un te crie Kaiman – viens voir par ici – et ne t’invite chez lui ». À travers les persiennes en plastiques des fenêtres des classes, les visages des enfants défilent. Cours de dessins, de cuisine, de musique, ici les travaux manuels tiennent une place importante et peuvent parfois préparer à la vie active. Kimi a elle aussi parcouru ces classes depuis ses 3 ans et grandit avec ceux de sa génération. À 17 ans, elle a atteint la fin de son cursus scolaire à Aitutaki. Comme beaucoup de jeunes de son âge confrontés au manque de perspective professionnelle, elle devra envisager de quitter son île pour poursuivre ses études et se forger un avenir.
Loin de chez elle.

Malgré son attractivité touristique, l’économie d’Aitutaki ne permet pas à ces jeunes d’envisager un futur sur place. Quelques rares enfants de pêcheurs ou d’agriculteurs reprendront le travail familial, d’autres pourront espérer trouver un emploi de fonctionnaire, gage de sécurité. À l’entrée de la classe de menuiserie nous retrouvons Leslie, 16 ans, qui vient de terminer une étagère faîte de bois recyclé retrouvé sur la côte. Ici, l’enseignante néo-zélandaise sensibilise ses élèves aux effets du changement climatique sur le lagon d’Aitutaki et sur la pollution de plus en plus présente.

 

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 © Wikipédia

 

« Le lagon est devenu plus sale, les étrangers qui viennent y jettent souvent leurs déchets, précise Leslie. Ce n’est pas leur île alors ils s’en moquent. ». Sur l’un des établis, quelques dessins évoquent la vision de l’avenir de ces enfants. Fenêtres ouvertes et coquillages tamponnés à l’encre, tous illustrent un lien avec le Pacifique. « Mon père a un petit bateau de pêche, raconte Leslie. Le week-end il m’emmène parfois avec lui au large ou pique-niquer sur les motu (îlots en bordure de récifs – ndA). Moi j’ai décidé de rester habiter à Aitutaki, près de la mer, je ne pourrais pas vivre loin d’ici. »

Les deux amies ont chacune de la famille en Nouvelle Zélande et se souviennent encore de leur première impression en découvrant Aukland il y a quelques années. « Wahou, c’était ça ma première impression » s’amuse Kimi. « Ce qui m’a surpris le plus c’était tout ce monde dans les centres commerciaux. On pouvait acheter plein de choses pour pas cher alors qu’ici on ne trouve rien pour 2$. Mon frère est parti vivre là-bas il y a plusieurs années mais il ne vient plus nous voir, c’est difficile pour ma famille. »

 

p1320146Ecoliers d’Aitutaki  © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Sur le terrain de tennis, une balle gorgée d’eau passe d’une raquette à l’autre. Dans cette région du Pacifique, le sport est aussi une opportunité pour la jeunesse. Parmi les enfants d’Aitutaki, certains sont régulièrement repérés par des entraineurs étrangers pour aller renforcer les lignes des équipes de rugby locales et internationales. Une chance en forme de déchirement pour ces familles insulaires et pour ces jeunes qui, comme Kimi, devront s’expatrier.

« J’ai très vite le mal du pays. Ici on a grandi libres et en sécurité alors qu’à l’extérieur les gens vivent dans des maisons fermées, comme des prisonniers. Quand tu pars d’ici tu laisses ta famille derrière toi et une part de ta vie. »

Parmi cette jeunesse en exil, certains reviendrons à Aitutaki pour fonder leur propre famille et investir sur le territoire. Pour les autres l’île conservera les souvenirs de l’enfance et le parfum du paradis perdu.

Pierre de Parscau

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