Jour J

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6 septembre 2009

Jour J

Des dizaines de bateaux à l’entrée du port, dans notre sillage, sur l’horizon ! Des milliers de spectateurs sur les quais, sur les digues, sur les plages ! Toutes ces mains qui s’agitent, ces cornes de brumes qui mugissent un dernier salut !

J’ai presqu’envie de me pincer pour bien réaliser que je suis sur le pont de Tara. C’est incroyable, après des semaines et des mois d’attente pour certains, nous partons enfin. Tara a cessé d’être cette maison flottante, ce lieu de travail accroché à un ponton, pour redevenir un voilier, avec un pont qui ondule et des voiles qui se creusent sous la poussée du vent.

A bord nous essayons de capturer dans nos mémoires chaque minute de cet extraordinaire convoi. Les sourires de nos familles sur les navettes accompagnatrices, les poignées de main de nos camarades qui embarqueront plus tard, les banderoles d’encouragement préparées par ceux qui sont venus voir  cette embarcation mythique en aluminium replonger vers de nouvelles aventures.

Le cortège de navires nous accompagne jusqu’à l’île de Groix. La vedette de la SNSM s’accroche alors doucement à notre flanc. Nous nous réunissons, debout, solennels, pour la bénédiction du navire. Que l’on soit religieux ou pas, c’est un bel instant. 
Tous les viatiques sont importants pour le voyageur qui entame un long périple.

Et puis vient le moment où nous nous retrouvons seuls à bord. Quinze petits humains sur cet énorme « mammifère » de métal. Je suis surprise d’éprouver une forme de soulagement, de satisfaction : après la fête, les réjouissances, c’est maintenant que le voyage et le travail scientifique commencent.

HERVE LE GOFF. 54 ans
INGENIEUR OCEANOGRAPHE (Instrumentation scientifique + responsable des problèmes d’énergie et de télécommunication à bord de Tara)

Un casque de cheveux blonds et une moustache toute gauloise : il n’en faut pas plus pour comprendre le surnom d’Hervé. « En Arctique, on était deux Hervé à bord, le capitaine Hervé Bourmaud et moi. Alors tout le monde s’est mis à m’appeler Astérix ».

L’histoire d’Hervé et des bateaux commence bien avant Tara. Notre Gaulois devient d’abord ingénieur en construction navale et navigue sur les bateaux de commerce pour mieux comprendre leur fonctionnement.
A 23 ans, il préfère le service civil au militaire et s’engage sur les bateaux du père Jaouen. « Moi le fils de bourgeois, qui a eu la chance de faire des études supérieures, je me suis retrouvé avec des alcoolos et des toxicos ». Ca lui a tellement plu qu’il est resté un an et demi.
De retour à terre, Hervé bifurque vers un doctorat en « thermo-dynamique/énergétique. « Mon père était enseignant et chercheur dans ce domaine.  Dans les années 80, nous on bossait déjà sur les énergies renouvelables. C’était juste après le premier choc pétrolier, on avait compris que le pétrole pouvait coûter très cher et qu’il fallait faire des économies ».
 
En 1990, nouveau défi pour le père et le fils : produire de l’énergie pour les bases polaires. Le CNRS les envoie sur les bases Dumont D’Urville en Antarctique et sur une base russe, en Sibérie, dans l’archipel François-Joseph. « C’est là que j’ai croisé les anciens d’Antarctica (ex-nom de Tara). C’était un grand moment. 2 ans après la perestroïka, tout était possible dans des coins où on ne peut plus aller aujourd’hui. On payait l’essence de l’hélico avec des cartons de vodka » se rappelle Hervé, le sourire aux lèvres.

Quand il ne navigue pas pour le boulot, Hervé navigue pour le plaisir. « J’ai eu 3 bateaux, dont le Bel Espoir 1, le premier bateau du père Jaouen, un vieux gréement de 15 mètres de long». Les deux filles d’Hervé sont quasiment nées sur la mer, et il s’étonne un peu qu’elles « préfèrent aujourd’hui l’escalade et le cirque…»

A bord de Tara, Hervé endosse deux casquettes. Il gère l’instrumentation utilisée par les scientifiques pour leurs prélèvements et s’occupe de l’ électricité et des télécommunications à bord. « Depuis que je connais Tara, je ne l’ai jamais vu aussi complexe. Il y a des appareils ultra-sophistiqués partout et tout le monde veut émettre ou recevoir des données ! ».

Et comme Hervé ne cesse jamais de naviguer, il débarquera de Tara pour remonter à bord du Marion Dufresne, pour une série de manipulations pour le compte du CNRS au sud des îles Kerguelen. Ils sont fous de mer ces Gaulois.

Le moment d’Hervé : « Le quart de nuit de 2h à 5h. Tout le bateau dort sauf deux mecs à bord. Pour moi c’est du repos… t’as pas tout le temps 35 personnes qui viennent te demander de réparer des trucs «

Pour que ça se passe bien avec Hervé : « Etre soi-même ! Je n’aime pas être en représentation, devoir faire le mariole sur un podium… c’est pas moi ça ». Avec Hervé il faut donc rester simple.

Vous suivrez les aventures d’Hervé jusqu’à : Villefranche

Sacha Bollet