La liberté ça se mérite

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21 janvier 2008

Toute la nuit de dimanche à lundi, les équipiers de Tara se sont relayés pour faire « avancer la machine » dans la glace. Deux équipes de quart de quatre personnes. Une en 21H00-03H00, l’autre en 3H00-9H00. Après une avancée tout en douceur pendant le début de la nuit, les choses se sont corsées de 23H00 à 4H00 du matin. Par chance, la pleine lune était là dégagée pour nous guider dans la nuit. D’une glace assez fine et brisée en des milliers de petites plaques, nous sommes arrivés dans un champ de petits icebergs compacts. Dangereux. Des fois très hauts, et donc à même d’endommager des choses sur le pont. Entre la personne de quart à l’avant du bateau essayant de déchiffrer, de détecter un éventuel passage entre les amas de blocs et le barreur, c’était une concentration de tous les instants : « 2° babord, pousse les blocs avec les moteurs. Machine 0. Arrête tout on est monté sur le glaçon, j’attends de voir ce qui se passe. Bon c’est bon, fais un peu de marche arrière, on va passer autrement. OK, marche arrière, confirmait depuis la cabine de navigation le barreur ». Les yeux d’un côté, la main sur la poignée des gaz de l’autre. Par la magie de la VHF, ces deux esprits étaient comme à côté l’un de l’autre. En symbiose. Pendant des heures, sous des aurores boréales, Tara s’est obstiné à garder son cap pour retrouver l’eau libre. La lutte continue. On ne sort pas des glaces comme ça. Mais le résultat de cet acharnement est là. Tara a parcouru 30 miles depuis la mise en route des moteurs hier midi. Selon les cartes satellites les plus fraîches, il resterait encore la même distance à parcourir. Il est neuf heures les deux équipes vont se relayer la mienne va recommencer un cycle jusqu’à 13H00.

Tout le monde n’a dormi que quelques heures. La fatigue se fait sentir un peu. Mais elle n’a vraiment aucune importance, nous savons tous que nous vivons un des grands moments de l’expédition. Les dernières au milieu de la glace aussi. Toutes les bonnes choses ont une fin, dit l’adage. Il faut qu’il y en ait une, car Tara a quand même cette nuit essuyé plus d’un choc contre ces morceaux « de métal blanc » de toutes formes et de toutes tailles. Notre travail n’est rien comparé à ce qu’encaisse en ce moment la baleine. Tout son squelette d’aluminium vibre sous les derniers assauts de la glace qui pensait conserver son butin.
Quitter la glace, c’est comme quitter un monde, une jungle profonde où la lisière de la forêt ne paraît jamais loin, mais le chemin pour y arriver est interminable.

Vincent  Hilaire