La science de Mourmansk à Doudinka (Russie)

©

2 juillet 2013

72°32 Nord et 44°06 Est, telle est la position à laquelle les scientifiques de Tara Oceans Polar Circle ont décidé de couper les moteurs pour entamer la première station longue de prélèvements de l’étape Mourmansk-Doudinka. Ici, des masses d’eau venues de l’Atlantique entrent en mer de Barents par le Sud et viennent y rencontrer  des masses d’eau polaires. Dans cette zone définie comme un front polaire, scientifiques et marins prévoient d’effectuer vingt-deux mises à l’eau en deux jours consécutifs. Un marathon pour la science, qui se répètera trois autres fois durant ce mois de navigation entre les deux ports russes.

Il est 7h30 lundi matin sur le pont de Tara, l’équipage est déjà prêt pour entamer la première station longue depuis Mourmansk. Le soleil est au rendez-vous pour encourager les troupes et un passager clandestin, un Guillemot, un cousin du petit pingouin d’Arctique, est venu assister aux opérations. Comme de coutume, la rosette équipée de sa CTD, est la première à se jeter à l’eau. Ses dix bouteilles Niskin plongent dans une eau à 7,5°C pour rapporter les premiers échantillons qui permettront de définir le profil de la colonne d’eau.

« Nous avons trouvé une DCM, Deep Chlorophyll Max en anglais, c’est à dire la profondeur où il y a le plus de chlorophylle, donc de phytoplancton, à environ quarante mètres sous la surface. On s’attendait à avoir une DCM plus profonde et moins prononcée en raison des masses d’eau d’Atlantique et de la saison estivale déjà avancée, mais je pense que nous percevons encore l’influence des eaux côtières.», livre Stéphane Pesant, co-chef scientifique sur cette étape.

Rapidement, les échantillons révèlent que l’environnement n’est pas très productif dans la zone, en tout cas à cette période. « Il n’y a pas énormément de diatomées*, par contre j’ai observé beaucoup de dinoflagellés** et ils sont beaux ! », lance Joannie, enthousiaste, en sortant du laboratoire sec. Les dinoflagellés, ce sont ces micro-organismes mixotrophes, qui peuvent survivre avec ou sans lumière. En revanche les diatomées, elles, ne peuvent vivre sans lumière, ni sans nitrate.

Sur le pont, les manipulations se poursuivent. La rosette, les filets, le manta (un autre filet pour le plastique), mais aussi la pompe à haut débit, tous se relayent pour explorer les profondeurs marines, fournissant sans cesse du travail à l’équipe scientifique. Il faut filtrer puis mettre en flacon chaque échantillon muni de son code barre, et enfin les ranger au réfrigérateur ou au congélateur.

Le marathon pour la science se poursuit. L’avantage d’échantillonner en Arctique à cette période de l’année, c’est qu’il n’est pas nécessaire de veiller la nuit ! Le soleil inonde en permanence la grande bleue, et le plancton n’effectue pas de migrations verticales quotidiennes. Il est 19h30 lundi soir, sur le pont de Tara, l’agitation bat encore son plein. A cette station longue de prélèvements succèdera des stations courtes journalières. Et c’est en comparant les différentes stations de prélèvements, que les scientifiques pourront définir à quel point la première station longue était représentative des eaux d’Atlantique.

L’objectif de cette étape entre Mourmansk et Dudinka est en effet d’échantillonner dans les différentes masses d’eau caractéristiques de la mer de Barents et de la mer de Kara. Après les masses d’eau d’Atlantique au sud du front polaire, les scientifiques effectueront une deuxième station longue dans le nord du front polaire, ils plongeront leurs instruments dans les eaux polaires arctiques libres de glace. « Cette seconde station permettra de comparer les écosystèmes planctoniques entre le sud et le nord du front polaire.», explique Stéphane Pesant. Ensuite, Tara gagnera la lisière de la banquise en espérant arriver à temps avant que la glace se retire. Dans ces hautes latitudes, les scientifiques souhaitent pouvoir étudier les écosystèmes associés aux glaces de mer. La quatrième et ultime station avant l’arrivée à Doudinka, se fera sous les influences des eaux fraiches de l’Enisej, à près de douze milles nautiques des côtes.

Un vaste programme donc en perspective, dans des conditions qui devraient être de plus en plus rudes. Pour l’instant, seule la présence du Guillemot indique aux équipiers de Tara qu’ils sont véritablement en Arctique.

Anna Deniaud Garcia & Stéphane Pesant

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

*microalgues unicellulaires entourées d’une carapace unique à base de silicium
**micro-algues unicellulaires possédant 2 flagelles, une enveloppe cellulosique, et des chloroplastes qui leur permettent de réaliser la photosynthèse