L’architecte de Tara : “C’était une expérience forte, ce ne sont que de bons souvenirs”

© S.Audrain/Tara Expéditions

22 janvier 2015

A son arrivée à Lorient, en novembre dernier, après 7 mois d’expédition en Méditerranée, Tara était attendu de pied ferme par tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont contribué à l’aventure du bateau. Parmi eux, Olivier Petit, l’un des deux architectes de la goélette.

Voilà 25 ans, il dessinait les plans d’Antarctica (premier nom de Tara) en compagnie de son camarade Luc Bouvet, pour une expédition imaginée par Jean-Louis Etienne. A Lorient, Olivier nous confiait être ému à chacune de ses visites, en se remémorant les bons moments qu’il avait passé à bord. Son seul regret : ne pas avoir navigué jusqu’en Antarctique. Pour nous, Olivier évoque sa rencontre avec Jean-Louis Etienne, revient sur la genèse du projet et son déroulement. Une histoire faite de rencontres, de rêves et d’une bonne dose d’audace !

Comment a débuté l’aventure Antarctica pour vous ?

Je connaissais Jean-Louis  Etienne, parce que nous avions traversé le Pacifique ensemble sur Pen Duick VI avec Eric Tabarly. A l’époque, je faisais des études d’architecture et j’ai été appelé pour faire mon service militaire. Tous les ans, 3 ou 4 appelés étaient embauchés pour s’occuper de Pen Duick VI. J’étais l’un des heureux élus, juste avant Titouan Lamazou, qui a pris ma place l’année suivante. Il y a donc eu les frères Poupon, Jean-François Coste, Lamazou et Jean-Louis Etienne à bord. Lorsque j’étais à bord avec Jean-Louis, nous discutions pas mal : nous étions de quart de nuit ensemble et nous nous amusions à imaginer le bateau de voyage idéal.

A quoi ressemblait ce « bateau idéal » dans vos esprits ?

Nous parlions d’espace, de pouvoir transporter du matériel : des traineaux, des ski-doo… Jean-Louis faisait beaucoup de montagne, d’escalade et moi, seulement un peu en amateur. Nos envies d’explorations étaient donc orientées mer et montagne. Après cette expérience à bord de Pen Duick, nous sommes restés très proches et avons continué à faire des expéditions ensemble : d’abord au Groenland avec Japy Hermès, puis en Patagonie avec Gauloises 3 où nous avons emmené des montagnards. Une fois achevée sa traversée vers le Pôle Nord en solitaire, Jean-Louis a voulu construire ce bateau : Antarctica, aujourd’hui Tara. Son équipe a réussi à lever des fonds, ils se sont lancés dans l’aventure et nous avons fait le bateau. A l’époque je travaillais avec Luc Bouvet, architecte naval et c’était le 2ème bateau que nous dessinions. Nous en avions réalisé un premier avec Titouan Lamazou. C’était pas si mal pour des petits jeunes qui débutent ! On se retrouvait à dessiner une goélette de 36 mètres, on était un peu inconscient.

 Lorsque le chantier naval a débuté, l’équipe de Jean-Louis n’avait pas réuni tous les fonds nécessaires…

Oui, je crois que le montage financier du projet était un peu « olé, olé ». A l’époque, l’ingénieur Michel Franco secondait Jean-Louis et il y avait une dynamique incroyable autour de ces deux là ! C’était une expérience forte, ce ne sont que de bons souvenirs. Nous étions une bande de copains et nous ne nous prenions pas tellement au sérieux. C’est peut-être pour ça que ça a marché : on s’est appliqué, on a travaillé sur le projet sans se prendre au sérieux !

C’est ainsi que le bateau d’expédition a vu le jour… Comment avez-vous eu l’idée de ces formes si particulières ?

Avec Luc Bouvet, nous avons imaginé un bateau pour réaliser un hivernage sur la banquise. Les formes viennent vraiment de là ! Si nous avions voulu faire un bateau pour naviguer elles auraient été totalement différentes. Nous savions que le bateau serait recouvert de neige, mais il ne devait pas crouler sous son poids, il fallait donc qu’il y ait des arrondis partout. D’où cette forme très ramassée, cette forme d’igloo pour les superstructures. Ensuite, nous voulions poser de nombreux vitrages pour profiter au maximum de la lumière et récupérer de la chaleur grâce à l’effet de serre. Ce qui marche très bien, surtout quand on est en Méditerranée ! L’intérieur possède un petit côté refuge de montagne parce que les membres de l’équipe chargés des aménagements du bateau étaient des montagnards. Michel Franco et ses camarades ont pris leurs scies sauteuses pour faire ces aménagements. Concernant le choix des matériaux, nous avons opté pour une coque en aluminium parce qu’il fallait que le bateau soit le plus léger possible et qu’il puisse se soulever sous la pression de la glace. A l’époque, je faisais énormément de courses et j’étais au parfum de ce qui se faisait en matériel de winch, etc. Donc pour ce qui est du plan de pont ou de la manœuvre, nous avons souhaité faire quelque chose de facile à manœuvrer, avec un gréement de goélette. L’idée étant qu’à deux marins, on puisse manœuvrer le bateau et prendre un ris assez facilement. De ce côté là, je crois que nous avons rempli notre contrat !

Auriez-vous imaginé que le bateau soit toujours en expédition 25 ans après ?

Non pas du tout, pas une seule ne seconde ! Il a quand même eu 3 vies successives. Ce sont des choses qu’on ne peut pas prévoir, le bateau nous a largement dépassé, il ne nous appartient plus du tout.

Aujourd’hui, si vous deviez construite le nouveau « bateau idéal », la goélette serait-elle une source d’inspiration ?

Nous avons travaillé sur de nouveaux projets de bateaux d’expédition avec mon nouvel associé, Nicolas Berthelot : entre 40 et 62 mètres. Tout ça se trouve dans nos cartons. Nous avons repris certaines choses de Tara, nous en avons révisé d’autres, comme la salle des machines. A l’époque de sa construction, nous ne nous sommes pas rendus compte du temps que les chefs mécaniciens allaient passer dedans pliés en deux.

Vous êtes donc prêt pour Tara 6 ?

Oui, absolument ! Il n’y a plus qu’à choisir la taille…

Propos recueillis par Noëlie Pansiot