Le jardinier du lagon

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

23 novembre 2016

Avant que Tara ne lève l’ancre pour mettre le cap sur l’île de Niue, les scientifiques du bord ont été conviés à débarquer sur l’île d’Aitutaki pour partir à la rencontre d’un surprenant insulaire. Effrayé de voir le lagon de l’île lentement dépérir, Charley Waters a décidé d’y jardiner en plantant coraux et bénitiers géants. Rencontre.

Pris entre l’aérodrome et le lagon d’Aitutaki, le centre de recherche de biologie marine émerge parmi les épaves de canoés et les pickups rongés par la rouille. Un long hangar de tôle transformé en salle de conférence accueille aujourd’hui une vingtaine d’écoliers accompagnés de quelques acteurs de la vie locale. Les sourires se révèlent autour des larges bassins d’élevage du centre au fond desquels dorment des bénitiers géants accompagnés d’un discret poisson-pierre. Sur l’invitation de Charley, les scientifiques présents à bord de TARA se sont joint à l’assemblée pour découvrir le projet Reef Keepers. Avec une poignée de jeunes bénévoles, Charley s’est mis en tête de sauvegarder ce lagon dont il est tombé amoureux il y a maintenant 14 ans.

« Mon plan initial était d’aller à Manihiki (île voisine dans l’archipel des îles Cook – NdA) pour travailler là-bas, mais quand j’ai découvert le lagon ici je me suis dit que j’avais trouvé ce que je cherchais. Ce qui m’a convaincu c’était l’accueil des habitants de l’île et du gouvernement de l’époque. Ils se sont aperçus qu’ils ne pouvaient pas sauvegarder le lagon avec le peu de ressources dont ils disposaient. J’avais une bonne expérience en biologie marine et j’étais prêt à les aider, c’est comme ça que tout a démarré. »

 

credits_pdeparscau_bassins-eleveage-benitiers-geantsBassins d’élevage de bénitiers géants, sur l’île d’Aitutaki © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Devant des enfants aux regards étonnés, Charley fait défiler les images des coraux du lagon et rappelle les menaces qui pèsent sur ces animaux souvent méconnus des plus jeunes. Ici comme dans beaucoup d’îles du Pacifique, les coraux du lagon ont subi d’importantes dégradations causées par le déversement de produits chimiques sur les sols de l’île, la surconsommation de la ressource marine ou la multiplication des déchets. Dans l’assistance, un pêcheur interpelle Charley sur la nécessité d’intégrer le savoir traditionnel à un futur programme de protection. Car sans l’implication des pêcheurs de l’île, le scientifique pourrait bien travailler seul contre tous.

« La tradition de la pêche est très profonde ici, et très souvent la tradition et la science se heurtent l’une à l’autre » explique Charley. « La difficulté c’est que certains savoirs traditionnels ne sont pas fondés sur la science mais sur des croyances. Certains insulaires par exemple pensent que si les bénitiers géants ont disparu du lagon c’est parce qu’ils sont jaloux de ceux que nous avons introduits. Cela fait des années que j’explique que les bénitiers ne sont pas jaloux mais la croyance altère toujours les faits. En revanche, sans être scientifiques certaines personnes ici ont une extraordinaire connaissance de l’écosystème marin, des cycles de reproduction et des comportements des espèces. »

 

credits_pdeparscau_plantation-de-benitiers-geants-copieUne bénévole de Reef Keepers en pleine plantation © Pierre de Parscau 

 

Entre politique locale et volonté de changement, Charley a décidé de passer par les actes et invite les jeunes à expérimenter la plantation du corail dans le lagon tout proche. En fixant des débris de coraux sur un support en ciment grâce à de l’époxy, les jardiniers d’un jour vont pouvoir replanter le corail et le voir se développer à nouveau dans quatre à cinq semaines. Une technique éprouvée aux Maldives ou en Australie et dont les résultats prometteurs pourraient permettre ici de convaincre la jeunesse de l’importance des récifs pour la santé de l’île.

« L’essentiel c’est qu’ils comprennent que c’est un cercle vertueux » lance Charley, « plus il y aura de coraux, plus il y aura de poissons et plus leur qualité de vie augmentera. Je pense que beaucoup d’écoliers ne connaissent pas assez le lagon tout simplement parce qu’ils ne peuvent pas s’offrir un masque et un tuba. »

 

credits_pdeparscau_rencontre-avec-charley-watersLes scientifiques de TARA s’apprêtent à planter du corail  © Pierre de Parscau 

 

Ce jour-là pourtant, les enfants d’Aitutaki ont pu profiter des beautés sous-marines, masque sur les yeux. Mais sous la surface, les récifs ont bel et bien été transformés au cours de ces dernières années. Un bouleversement qui pourrait à terme mettre en péril l’économie locale et la survie même de ces sociétés insulaires.

« Nous travaillons toujours contre ce que nous appelons le syndrome de la « référence glissante », c’est-à-dire que ce que nous considérons comme un corail en bonne santé aujourd’hui ne l’était pas pour les générations précédentes. Je crois que le moment est venu d’être extrêmement prudent pour les prochaines étapes de protection du lagon, j’aimerais beaucoup voir la mise en place d’un plan stratégique en réponse aux études qui ont été menées ici. Très souvent dans les îles Cook les gouvernants pensent que mener des études c’est régler le problème, en tant que scientifiques nous savons que c’est seulement une partie de l’équation. Nous avons suffisamment étudié, je crois qu’il est temps de passer aux actes. »

Une bénévole s’avance et prononce une courte prière en maori pour inviter les dieux de l’île à veiller sur ces coraux fraîchement replantés avant que les visiteurs ne se dispersent. Charley sait que le chemin sera long pour rallier à sa cause les insulaires d’Aitutaki mais qu’importe, il aura au moins apporté sa pierre au gigantesque édifice corallien.

Pierre de Parscau

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