Le passage du Cap Tchelyouskine, comme si vous étiez

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26 août 2013

5h40 du matin, heure russe, lundi 26 août. A travers la brume épaisse se dessine une base. Ce n’est pas n’importe quelle base, c’est la base du Cap Tchelyouskine ! En dépit de l’heure matinale, nous ne rêvons pas. Le GPS l’atteste. Tara vient de franchir la section délicate du passage du Nord-Est. Nous avons tant espéré, tant fantasmé cet instant… Nous ne pouvions qu’être déçus. Le brouillard gâche la fête. Malgré tout, pour annoncer le triomphe aux compagnons qui dorment encore, Yohann Mucherie fait retentir la corne de brume. Le détroit de Vilkitsky ne sera bientôt qu’un lointain souvenir. Le souvenir de la première leçon d’humilité que nous a donnée  l’Arctique.

L’épisode du passage du détroit de Viltkitsky débuta, il y a plus d’une semaine. Après avoir tenté, en vain, de franchir les blocs de glace qui séparaient la mer de Kara de la mer de Laptev, nous avons entamé une longue, très longue attente. Au mouillage, chaque jour se ressemblait, bâti le matin par de grands espoirs, anéanti le soir par de grandes déceptions. Comme dans un soap opéra, l’histoire semblait sans fin, s’enlisant même parfois un peu plus chaque jour. Le brise-glace Yamal se désintéressait de nous, convoitant des navires plus imposants. Seul le décor était paradisiaque : de la glace, des îles, des ours polaires, des oiseaux… Nous avions beau nous dire qu’il fallait se résigner, que seule la nature était maître, l’attente était interminable, le désespoir nous gagnait. Et puis dans la nuit de vendredi à samedi, surgit comme le messie cette nouvelle carte des glaces. Elle indiquait que les eaux libres avaient gagné du terrain. Samedi matin, l’ancre était levée.

Nous quittions notre mouillage pour faire route vers l’aventure. Nous étions de nouveau optimistes. L’échec de la semaine précédente n’avait pas totalement anéanti notre ardeur. Mais la vue des premiers blocs de glace, nous refroidit un peu. Une seule chose était certaine, la navigation dans le détroit de Viltkitsky serait loin d’être un jeu d’enfant. Paradoxalement, serions-nous parvenus où nous sommes aujourd’hui si nos marins n’avaient pas conservé un peu leur âme d’enfant ? Pendant des heures, un talkie walkie à la main, ils ont veillé à l’étrave du voilier, parfois même dans le nid de pie, pour annoncer au pilote les positions de l’ennemi. « Attention, bloc de glace à bâbord ! ». Malgré le froid, la pluie, la brume, ils persévéraient dans le jeu, animés surement par cette soif de gagner. Un gamin ne se résigne jamais à perdre. Et puis un autre voilier entra dans la course, un bateau polonais de quatorze mètres de long. Rusés, nous suivions la trace de ce concurrent qui se fatiguait à trouver un chemin sur ce parcours d’obstacles. Il avait cependant un avantage sur nous, sa taille lui permettait de mieux se faufiler. Il resta en tête. A une vitesse moyenne de six nœuds, Tara progressait vers l’est. Nous avons navigué ainsi pendant plus de deux jours, longeant le continent jusqu’au fameux Cap Tchelyouskine. Lassée par la glace oppressante, la goélette se plaignit parfois. Certes nous savions que sa coque en aluminium était solide, mais ses gémissements nous fendaient le cœur et nous réveillaient la nuit en sursaut.

D’ici quelques heures, Tara voguera de nouveau en paix. Le Cap Tchelyouskine a disparu de notre sillage. Il reste encore quelques plaques de glace à l’horizon mais le plus dur, jusqu’à Pevek, semble derrière nous. En tout cas, c’est ce que nous espérons…

Anna Deniaud Garcia