Le retour du canari de la mine de charbon – Entretien avec Romain Troublé

© N.Pansiot/Tara Expéditions

12 septembre 2015

Trois ans après sa dernière escale à Londres, Tara, la goélette scientifique française, est de retour dans le cadre de sa mission de porte-parole de l’océan. Suite à sa récente expédition au Groenland, Tara s’est rendue à Stockholm avant de rejoindre Londres. Son objectif : partager les découvertes scientifiques de l’équipe avec les écoliers, les politiciens et le public en avant-première de la Conférence des Parties sur le changement climatique (COP21), qui se déroulera à Paris à la fin de cette année.

Ayant travaillé sur les problématiques océaniques au cours des dernières années, j’étais désireux d’en apprendre davantage sur Tara Expéditions et je ne pouvais pas laisser passer l’occasion de visiter la goélette lorsqu’elle était amarrée à ma porte. Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, me parle de l’approche unique de l’association et ce qu’ils espèrent accomplir à Paris.

En observant Tara depuis la passerelle à South Quay, au cœur du quartier financier de Londres, je perçois clairement  que la goélette est spéciale. Sa coque en aluminium est bâtie pour les conditions extrêmes, et compte tenu de ses voyages quasi incessants sur tous les océans du globe – notamment ses expéditions aux deux pôles , cela semble préférable.

Au cours des 10 dernières années, Tara a parcouru le monde entier, couvrant 300 000 kilomètres, produisant des résultats scientifiques novateurs et jouant le rôle de « canari dans la mine de charbon » en rapportant l’état de santé des océans, ressource vitale pour notre planète, mais dont l’importance est largement sous-estimée. Pour Romain Troublé, l’océan a le pouvoir d’unir l’humanité et de nous fournir un objectif commun dans notre combat pour créer une planète saine et durable pour les générations futures, car « nous sommes tous liés par cette immense étendue d’eau. »

Pour lui, la santé des êtres humains est intrinsèquement liée à celle des océans, et plutôt que d’en avoir honte, notre intérêt personnel pourrait en fait aider à les sauver : « L’océan nous offre quotidiennement de nombreux services. Aussi, nous ne nous battons pas seulement pour l’océan, mais également pour nous-mêmes. Se préoccuper de l’océan, ce n’est pas seulement se soucier des poissons, des oursins ou des coraux – il s’agit avant tout de prendre soin de nous. »

Romain Troublé est un homme affable et déterminé, marin de longue date et biologiste qui aime les multiples visages de la mer. De prime abord, son but est simple : « donner une voix à l’océan. » Sa mission est née de la constatation à long terme que son océan bien-aimé demeure largement absent des réunions de haut niveau sur les changements climatiques. « En regardant la planète, vous pourriez penser que l’océan, du fait de sa taille, est présent dans chaque conversation au sein des Nations Unies; mais ce n’est pourtant pas le cas aujourd’hui. Depuis 21 ans que nous parlons du réchauffement climatique et des émissions de CO2, ce n’est toujours pas le cas. »

En effet, la plupart des gens seraient surpris d’apprendre qu’une étendue couvrant 75 % de la surface de notre planète puisse être ignorée aussi longtemps. Romain Troublé plaisante à moitié seulement lorsqu’il répond à sa propre question, « Pourquoi? » : « Parce qu’il n’y a aucun électeur dans l’océan. » Et il poursuit en rappelant l’illusion familière collective qui a caractérisé tant d’abus environnementaux au cours des siècles : « Les gens pensaient que l’océan était si vaste et si profond qu’il pourrait faire face à tout ce que nous avons déversé dedans, et que tout développement que nous pourrions faire sur terre n’aurait aucun effet sur l’océan. Mais ce que nous avons vu au cours des 10 dernières années, c’est que nous avons un très gros impact sur l’océan. »

C’est sur ce point que la vision de Romain Troublé d’un océan unificateur et l’approche unique de Tara apportent de l’espoir. Tara continuera de sillonner les océans du globe, rassemblant des données scientifiques cruciales, inspirant de magnifiques œuvres d’art et construisant un discours convaincant autour de l’importance de cette ressource ; mais c’est à son retour de mer que ressort la vraie valeur du travail de Tara Expéditions. Lorsque je l’ai visité, la goélette regorgeait de groupes d’écoliers, enchantés tant par les photos de plancton que par le bateau lui-même. Et c’est grâce à cette sensibilisation vitale – des écoliers, politiciens et du public – que l’impact réel de la recherche scientifique menée à bord de Tara se ressent vraiment. Selon Romain Troublé, « nous avons besoin de témoignages et de toucher ceux qui ne se soucient pas de la planète… Nous devons parler aux enfants parce que, d’ici 20 à 30 ans, ce sont eux qui auront la charge de notre planète ; et nous devons les sensibiliser sur une vision à long terme de l’Océan, de cette planète – notre planète. »

Et c’est cette vision que Romain Troublé et Tara Expéditions porteront à Paris, à la COP21, dans le but d’obtenir pour l’océan la reconnaissance qu’il mérite lors la plus importante réunion mondiale sur le changement climatique.

Propos recueillis par Josh Stride

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