Les caprices du temps…

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12 juin 2011

Toujours aux prises avec la météo, nous tentons d’établir le programme des prochains jours et de la station de prélèvements à effectuer. Les Gambier semblent à portée de voile, et le temps jusqu’à destination se raccourcit… Mais établir des prévisions de station qui dépendent des prévisions d’un vent apparemment totalement imprévisible relève du défi. La fenêtre météo ne semble pas vouloir s’ouvrir sur la science…

Hier, après deux jours de prélèvements avec la « CTD-rosette » annulés, le vent était moins fort, et la mer moins formée : « On tente un déploiement? »

Rituel d’envoi de « CTD » : voile affalée, Tara en vent arrière, chacun à son poste au niveau du portique (à l’arrière de Tara, endroit d’où est plongé la CTD dans la mer). Mais sans la portance du vent, la houle semble soudain plus forte et fait rouler le bateau sérieusement. L’arrière parait prêt à s’enfoncer après chaque passage de vague sous la coque. Impossible d’envoyer dans ces conditions. Il ne faut pas risquer de laisser la rosette terminer ses jours au fond de l’océan…

Mais la vraie question subsidiaire demeure… « Quand commencer la station longue? (station de prélèvements de 48h) » La faire au plus tôt au risque de voir le temps se gâter et devoir interrompre le travail, ou continuer à avancer et attendre l’amélioration prévue? Mais parier sur ce futur est aussi risqué.

Heureusement le secteur ciblé pour la station est vaste, et une ou deux journées de navigation de plus ne changent pas l’objectif des mesures. Les scientifiques souhaitent faire des prélèvements dans la zone du gyre Pacifique, gigantesque tourbillon emprisonnant une masse d’eau chaude, sur une profondeur de 200 mètres. Les eaux de ce grand tourbillon sont très pauvres en nutriments, engrais nécessaires au plancton marin. L’eau, qui nous entoure depuis plus de 30 jours, devient bleue de Klein, parfois teintée de violet acrylique. De très rares particules arrêtent les rayons du soleil, ce qui rend la mer transparente comme une eau de source sur plusieurs dizaines de mètres.

Plus de trois semaines que nous avons aussi la sensation d’avancer dans le désert. Nous suivons notre chemin solitaire, loin des routes maritimes à la circulation intense, rassurés de trouver encore des coins de planète inoccupés. Pas de terres, pas d’autres bateaux, juste des dunes d’eaux qui moutonnent. Sauf hier, soudain, un porte-conteneur en sens inverse! « Où vont ils? D’où viennent ils, que transportent ils? Pourquoi se trouvent ils sur cet itinéraire si peu usité? » :

La proximité d’autres âmes attise l’imagination : d’autres que nous ont aussi choisi d’être là ! A bord de ce petit point à l’horizon, des gens vivent, s’activent, ils nous ont vu aussi c’est sûr et doivent parler de nous. Instinctivement, nous sommes curieux de connaître les bonnes raisons qui les ont aussi jetés sur cette route

Nous imaginons alors à notre tour leur réaction :

Soudain en plein Pacifique devant eux un bateau affale les voiles, et se laisse dériver pendant quelques heures… pourtant aucun signe de détresse… puis le bateau met les moteurs pour revenir sur le lieu du début de sa dérive, et recommence ce même manège pendant presque 48 heures… et toujours aucun appel à l’aide ! Tout semble normal à bord, même plus que normal. Les manœuvres totalement irrationnelles ont en plus l’air d’être parfaitement maîtrisées et effectuées avec ordre et précision. « Des fous… ce sont des fous ». (« Non, non des scientifiques » répondrions-nous) Le tracé que nous effectuons pendant les stations, dessiné en pointillé sur l’écran de contrôle pourrait sembler effectivement assez incohérent…

Mais pourtant à bord de Tara nous ne devenons pas fous… la dernière prévision pour la station est fixée à mardi, si la météo nous le permet. D’ici là nous aurons aperçu notre première terre depuis plus de trois semaines : Henderson Island.

Sibylle d’Orgeval et Johan Decelle

Plus d’informations sur www.tara.protist.fr