Les enjeux écologiques et géopolitiques en Arctique

© F.Latreille/Tara Expéditions

25 mai 2013


Après trois siècles de développement basés sur l’utilisation des énergies fossiles, l’humanité rentre incontestablement dans une phase de transition. Aujourd’hui même les plus sceptiques ont du mal à nier que le changement climatique est bel et bien une réalité et qu’il faudra le comprendre pour s’adapter. Le réchauffement de l’atmosphère, le dérèglement du climat global et la montée du niveau de la mer ont un impact global mais tout particulièrement élevé sur l’écosystème Arctique. Nous voyons presque devant nos yeux l’accélération de la fonte de la banquise polaire, phénomène qui impacte à son tour le climat global, les océans, le littoral et toute la biodiversité de la région. L’observation de ce qui se passe dans cet écosystème fragile et unique est donc importante non seulement pour aider à le préserver mais aussi pour comprendre les causes et effets du changement climatique à un niveau global. Certains enjeux importants du climat aujourd’hui sont particulièrement liés à l’environnement Arctique.

Tara en Arctique

F.Latreille/Tara Expéditions

L’élévation de la température
Les modifications des températures de surface en Arctique sont les plus importantes du monde, avec un taux de réchauffement des eaux en hiver qui se situe entre 2 et 3 degrés par rapport aux derniers 50 ans, selon le Centre national d’études sur la neige et la glace des Etats Unis. Ces relevés montrent à quel point les changements climatiques sont déjà une réalité au pôle nord, avec un effet direct sur la fonte des glaces. Alors que la dernière étude sur le climat publiée par la banque mondiale[i] prévoit 4°C de hausse de température globale en 2100, la variation de la température de l’océan Arctique pourrait monter jusqu’à 8°C, avec des conséquences dramatiques sur la banquise, le permafrost et les océans.

La fonte de la banquise
Contrairement à l’Antarctique, la rapidité et l’ampleur de la fonte des glaces en Arctique atteint des records : en juillet 2012, la NASA a révélé que 97% de la surface gelée du Groenland était sujette à la fonte. En été 2012, la banquise arctique atteignait une surface minimale de 3.4 millions de km2, contre 6.5 millions de km2 en moyenne sur les 50 dernières années. La fonte estivale totale de la banquise polaire, que le Groupe Internationale d’Etudes sur le Climat (GIEC) avait prévu à l’horizon 2060 à son dernier rapport, pourrait arriver dès 2025 selon les mêmes experts. En septembre prochain – alors que Tara sera en train de passer le passage du nord-ouest au nord du Canada – le GIEC publiera la première partie de son nouveau rapport, qui révélera les nouvelles prévisions pour le réchauffement de la temperature et pour la fonte de la banquise polaire.

L’observation de la surface minimale de la banquise cet été sera aussi de grande importance pour les projections mathématiques réalisées par les experts du climat. En 2007, nous avions observé une grande avancée de la fonte de la banquise en été, mais ce chiffre avait reculé les années suivantes, pour monter à nouveau en 2012 quand nous avons explosé tous les records. Les chiffres du « ice cap minimum » de cette année, révélés aussi à la mi-septembre, nous permettront donc de savoir si on est dans une accélération exponentielle continue ou si l’été 2012 a été « exceptionnellement » chaud.

L’acidification des océans
Phénomène climatique majeur, directement lié à l’augmentation du niveau de CO2 dans l’atmosphère, l’acidification des océans a progressé de 30% depuis le début de l’ère industrielle, arrivant à un niveau aujourd’hui comparable aux océans il y a plus de 55 millions d’années.[ii] L’océan Arctique, où les eaux froides absorbent d’avantage le gaz carbonique que les régions tropicales et tempérées, est particulièrement touché à cause de la fonte de la banquise arctique qui augmente la surface d’absorption jusqu’au recouvrement par la glace. La diminution de l’albédo -  la capacité de la glace de renvoyer la lumière du soleil – crée en effet une accélération exponentielle de l’absorption de CO2 qui n’était pas prévue dans les prévisions mathématiques dites « linéaires ».

Mais quelles sont les conséquences de l’acidification? Parmi les risques directs il y a la disparition de nombreuses espèces sensibles qui ne supporteront pas une élévation aussi rapide du niveau de PH des eaux.  L’acidification cause aussi un changement dans la façon dont les eaux se stratifient par couches successives de température, salinité et acidité, avec des conséquences pour tout l’écosystème encore inconnues. La recherche fondamentale, l’étude et l’observation de ce phénomène en océan Arctique est donc essentielle pour nous aider à comprendre, à mitiger et à s’adapter à ces changements.

Les ressources naturelles : défis de l’exploitation et limites technologiques
Si des ressources naturelles sont abondantes en Arctique, elles restent cependant encore en grande partie inexploitées. Les coûts d’exploitation minière, de forage pétrolier et gazier dans le grand nord restent encore très élevés et les risques de catastrophe considérables. Paradoxalement, justement grâce au réchauffement des eaux et à la fonte de la banquise, cette situation est en train de changer. Malgré les risques et les difficultés, les immenses réserves de combustible fossile font de l’Arctique un terrain de convoitises en période de hausse du prix de l’énergie partout dans le monde. L’ouverture de nouvelles routes maritimes qui donneront un accès plus facile à la région fait que ces  ressources estimées en Arctique soient objet de convoitises des entreprises publiques et privées de tous les continents et un facteur important dans le jeu d’échec géopolitique entre les états riverains.

Géopolitique de l’Arctique : nouvelles routes maritimes et enjeux économiques
Nous voyons à quel point l’importance écologique et climatique de l’Arctique est sans pareille dans le cadre de l’étude et de l’adaptation au réchauffement climatique. Mais plus qu’un hot spot de la biodiversité, l’Arctique est aujourd’hui un terrain de difficiles négociations géopolitiques internationales. La fonte de la banquise ouvre des nouvelles routes maritimes pour les activités économiques – exploitation des ressources naturelles, commerce, tourisme – et amènent les pays riverains et la communauté internationale à reprendre des négociations sur la gouvernance jusqu’alors gelées par la guerre froide.

Toutefois la recherche d’une gouvernance apaisée et durable pour l’Arctique est un objectif encore difficile à construire. Les négociations en cours aujourd’hui à l’ONU et entre les états riverains du cercle polaire suit malheureusement encore une logique plutôt nationale, objet d’intenses négociations au Conseil Arctique.  Sécurité énergétique (USA), financement d’une économie primaire (Russie), intérêts de la pêcherie (Norvège) ou de l’Independence (Groenland)…plusieurs enjeux sont sur la table et le contexte de crise et de changements géopolitiques importants n’aide pas l’avancée des négociations.

Quelle Gouvernance pour l’Arctique ?
Face aux grands intérêts économiques en jeu, il est aujourd’hui plus que nécessaire d’affirmer l’urgence écologique et l’importance de la région pour le climat global, tout en reconnaissant que les demandes de sanctuarisation totale sont une utopie difficile à aboutir dans le contexte politique actuel. Comme cela a été le cas pour l’Antarctique il y a quelques décennies, l’Arctique peut et doit être aujourd’hui le terrain d’une nouvelle dynamique d’entente collective pour la mise en place d’une gouvernance pacifique et durable de ses ressources, fondée sur le principe de l’intérêt général et justifié par l’importance de la région pour l’ensemble de la vie sur notre planète bleue.

La recherche scientifique est donc plus que jamais nécessaire pour la compréhension de tous ces enjeux climatiques et écologiques. L’expédition Tara Oceans Polar Circle s’inscrit dans la logique de cette mission urgente pour l’humanité, en réunissant sur un projet d’intérêt commun de grandes institutions scientifiques du monde entier. L’étude de l’océan arctique peut en effet nous révéler des informations précieuses pour pouvoir anticiper les conséquences du réchauffement et pousser les actions nécessaires pour mieux s’adapter dans une planète fragile et en profonde mutation.

[i]  In Turn Down the Heat : Why a 4°C Warmer World must be Avoided , WB, nov 2012
[ii] In « acidification rapide de l’océan », Le Figaro, mai2013, rapport de la Conférence de Bergen sur l’acidification des océans