Naufragé volontaire sur Ducie Island

© Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

21 septembre 2016

Une île déserte, surtout quand elle est loin de tout comme Ducie Island, exerce toujours une fascination. Apercevoir ses rivages après plusieurs jours de mer, y jeter l’ancre, sentir le parfum de la terre… Mais pour apprécier pleinement le caractère d’une île, rien de tel que d’y poser le pied, le temps d’une nuit.

Après 3 jours passés au large de Ducie Island, le programme scientifique de prélèvements touchait à sa fin. Bientôt, nous laisserions derrière nous cette minuscule parcelle de terre sans, vraisemblablement, ne jamais y remettre les pieds. L’archipel est tellement isolé, loin de toute autre terre, que l’on ne vient jamais ici par hasard. Jusqu’ici, il a fallu se contenter d’observer l’île depuis le pont de Tara, aux jumelles, ou via les images enregistrées par notre drone. Ducie, c’est une mince bande de terre en arc de cercle, longue de deux kilomètres environ pour une centaine de mètres de large. Un immense platier de corail et quelques ilots permettent de boucler ce cercle. Selon les rares – et peu précises – cartes de l’île, il existe une passe pour entrer dans l’atoll contenu dans ce cercle. Mais sans connaître les horaires de marées et vu les énormes vagues s’écrasant sur le récif entourant l’île, l’option de se faire déposer à terre depuis une annexe de Tara avait rapidement été écartée.

 

credits-yann-chavance-rivage-ducie-1Le rivage accidenté de Ducie Island, avec un jeune fou attendant sur la plage. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

 

Pour n’avoir aucun regret, je décide de tenter une dernière possibilité. Après le repas du midi, je récupère une touk, un gros bidon étanche en plastique. J’y tasse du mieux que je peux un hamac, des vêtements chauds, un appareil photo – premier compagnon du correspondant de bord – , un pain d’épice et quelques outils indispensables – ficelle, pierre à feu et couteau. Une fois la touk pleine, je complète mon équipement en remplissant un sac de tout ce qui ne craint pas l’humidité, notamment des bidons d’eau douce et une bâche plastique. Equipé d’une combinaison de plongée (l’eau n’est ici qu’à une vingtaine de degrés), je monte alors dans une annexe pneumatique. Monch, le chef plongée, me conduit de l’autre côté de l’île, là où les vagues semblent les moins fortes, disparaissant presque sur quelques mètres : c’est ma porte d’entrée.

L’annexe stoppe à une cinquantaine de mètres du rivage sans pouvoir aller plus loin, face au récif. Je saute alors à l’eau et nage jusqu’au rivage en poussant difficilement ma touk devant moi. En jetant régulièrement un œil sous la surface, je vois le fond se rapprocher peu à peu. Ici comme partout autour de Ducie, tout est couvert de coraux. Pas de roche, pas de sable, juste du corail à perte de vue. Impressionnant. Enfin, je pose le pied sur la plage, qui consiste en réalité en un immense amoncellement de débris de coraux. Un dernier signe à Monch et l’annexe s’éloigne. Ça y est, enfin, je suis seul sur cette île déserte. Après avoir déposé la plupart de mes affaires à l’ombre et retiré ma combinaison de plongée, j’entame l’exploration de l’île en longeant le rivage.

 

credits-yann-chavance-dechets-ducie-1
La plage de Ducie Island est couverte de déchets en tous genres, plus ou moins anciens. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

 

Nous avons beau être à des centaines de kilomètres de toute terre habitée, la plage est jonchée de déchets amenés par les courants : bouteilles, caisses plastiques, bouées, bouts d’amarrage… Malgré ça, l’endroit grouille de vie. En plus des Bernard-l’Ermite et des crabes, les oiseaux sont omniprésents, dans les airs comme sur terre : immenses frégates, fous masqués, pétrels, sublimes petites gygis blanches… A l’ombre des frêles arbustes, presque sur chaque mètre carré se trouve un oisillon, grosse boule duveteuse. Ce sont des pétrels de Murphy : 90 % de la population mondiale de cette espèce nicherait sur Ducie.

Je prends le maximum de photos, et notamment des plantes : le Conseil des îles Pitcairn, qui réunit six des 50 habitants de l’archipel, nous a demandé expressément de photographier la flore de Ducie si nous pouvions aller à terre. Mission accomplie. Même pour eux, les richesses naturelles de cette île restent largement méconnues. Autre demande, de la part de l’équipe de plongeurs de Tara cette fois, filmer sous la surface du lagon. Tout le monde souhaite savoir à quoi ressemblent ces fonds. Je finis donc par faire demi-tour pour récupérer mes affaires de plongée et me prépare à traverser la mince bande forestière pour rejoindre le lagon, de l’autre côté.

 

credits-elsa-guillaume-requins-ducie-1Des requins gris de récif (Carcharhinus amblyrhynchos), rencontrés en grand nombre dans le lagon de Ducie Island © Elsa Guillaume / Tara Expeditions Foundation

La tâche s’avère finalement plus compliquée que prévue, avec un enchevêtrement de branchages à franchir, le tout en faisant attention à ne pas marcher sur un œuf ou un oisillon piaillant d’être ainsi dérangé. Il me faut un bon quart d’heure pour traverser, avec l’aide d’une boussole, la centaine de mètres de végétation avant d’arriver au lagon. Sur une plage grise de coraux pétrifiés par le soleil, j’enfile mes palmes, un masque et un tuba. Avant même de mettre la tête sous l’eau, je vois une dizaine de requins m’entourer.

Les squales ont beau ne pas dépasser les deux mètres, leur grand nombre et leur curiosité à la limite de l’agressivité ne sont pas particulièrement rassurants. Je choisis de ne pas m’aventurer trop loin dans le lagon, entrapercevant des requins bien plus imposants au large. Ceux-ci n’ont sûrement jamais vu d’être humain de leur vie et je n’ai aucune idée de leur réaction. Au bout d’un quart d’heure, je préfère faire demi-tour, les requins toujours aussi nombreux et s’approchant de plus en plus près dès que j’ai le dos tourné.

La lumière du jour commençant à faiblir, je me dépêche de traverser à nouveau la végétation pour retrouver mes affaires près de la plage. Je trouve un espace dégagé entre les arbustes, avec suffisamment de branches solides pour installer mon hamac et une bâche plastique afin de me protéger de la pluie. Je termine mon campement à la nuit tombée, sous une fine pluie et à la lumière de ma frontale. Enfin, je peux me poser quelques minutes pour manger un morceau sous une magnifique pleine lune et les cris des milliers d’oiseaux autour de moi.

 

credits-yann-chavance-gygis-blanche-1Une gygis blanche, oiseau ayant la particularité de déposer son unique oeuf en équilibre sur une branche. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

La nuit fut courte, et surtout très fraiche. Je me réveille presque toutes les heures : une fois à cause de volatiles venus se battre juste sous mon hamac, une autre pour vérifier que mon installation tient le coup, la bâche claquant sous les rafales de vent. Lorsque la lumière du jour arrive enfin, je m’apprête à fermer les yeux encore quelques minutes, quand toute l’avifaune de l’île décide de fêter en piaillant l’arrivée du soleil. Je me lève alors et allume un feu sur la plage pour me réchauffer. Devant une dizaine de fous masqués me regardant l’air étonné, grignotant du pain d’épice devant les flammes et admirant le lever de soleil, je savoure la chance que j’ai eue : l’espace d’une nuit, j’ai été l’unique habitant de Ducie Island.

Yann Chavance

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