Où l’on apprend que le choléra vient de la mer…

© Tara Oceans

1 avril 2010

A peine avait-elle jeté l’ancre dans la baie de Mumbaï (Bombay) que Tara recevait à son bord le professeur indien Balakhrish Naïr, à l’origine de découvertes fondamentales sur l’origine marine de la maladie du choléra.
Récit de son entretien avec Chris Bowler, l’un des principaux coordinateurs scientifiques de Tara Oceans.

C’est en visiteur humble et curieux que le Directeur de l’Institut National du Choléra et des Maladies Intestinales, basé à Kolkota (Calcutta) a visité sur Tara les installations permettant d’explorer les océans de la planète : s’étonnant de la taille des cabines, s’émerveillant du laboratoire d’imagerie optique, s’interrogeant sur le fonctionnement de la ‘rosette’, le devenir des échantillonnages d’eau de mer. Si le Docteur Balakhrish Nair avait fait le déplacement depuis ses bureaux de Calcutta pour venir voir Tara, c’est que ses travaux sur le choléra, cette maladie fulgurante et mortelle à l’état endémo-épidémique dans le sous-continent indien, rejoignent directement les préoccupations de Tara Oceans : mieux connaître la mer et son interrelation avec l’Homme et la vie sur terre.

Voici pourquoi :
‘‘On savait que le choléra se développait avec des mauvaises conditions d’hygiène et se transmettait d’humain à humain, jusqu’au milieu des années 70 et début des années 80 quand le Dr Rita Colwell et son équipe ont commencé à travailler sur l’aspect environnemental du choléra, ce à quoi on n’avait jamais pensé jusque là’’, explique le Dr Naïr, omettant de préciser qu’il travaillait en étroite collaboration avec cette éminente scientifique américaine qui allait devenir directrice de la National Science Foundation. Les chercheurs de l’Université du Maryland ont alors démontré que le bacille Vibrio cholerae était directement associé à un plancton, le copépode, qui l’héberge. ‘‘Ces découvertes de laboratoire furent suivies de recherches en mer, qui ont permis de comprendre que le cycle du choléra était annuel, et que l’agent infectieux pouvait rester ‘caché’ dans l’environnement pendant une année entière’’, poursuit-il.

Mais comment le vibrion responsable de la maladie passe-t-il à l’homme? La chaîne alimentaire classique : fluctuant au cours des saisons, des facteurs environnementaux tels que salinité, température de l’eau et nutriments provoquent une prolifération du phytoplancton, mangé par le zooplancton qui à son tour se multiplie, particulièrement les copépodes, porteurs des Vibrio cholerae. Ceux-ci sont alors portés en grands nombres sur les zones côtières – comme le Golfe du Bengale – où ils contaminent les eaux d’utilisation courante servant à la population et infectent ceux qui les consomment en quantité subitement importante et ‘infectieuse’, précise le Dr Naïr.

‘‘La compréhension de ce processus aurait-elle déjà permis de sauver des vies ?’’, demande Chris Bowler à son invité. ‘‘Cette découverte historique, répond le scientifique indien, a poussé l’équipe du Dr Colwell à mettre en place une étude pilote auprès de petites communautés au Bengladesh. En filtrant l’eau de consommation dans un sari (étoffe de coton locale) plié 8 fois, cela suffit à retenir les copépodes ; cela n’empêche pas les vibrions du choléra de passer, mais diminue suffisamment leur nombre pour que l’organisme soit alors capable de répondre à l’attaque des bacilles*. L’expérience menée montre que cette stratégie réduit les risques d’infection au choléra de 48%’’.

Avant de mener à la réduction de la menace infectieuse, il y a cependant encore du chemin à faire : ‘‘Nous sommes au début d’un processus, car il faut maintenant propager les conclusions de cette découverte, et il y aura beaucoup de travail pour changer les habitudes d’une population’’, prévient le Dr Naïr. ‘‘Quand on verra les effets de ces mesures de précaution, je suis sûr que l’information passera très vite’’. Cette découverte peut mener à une autre stratégie de prévention, continue-t-il, consistant à observer par satellite l’arrivée des ‘blooms**’ de zooplancton pour annoncer le risque d’épidémie, alerter les populations.

L’importance de l’exploration des océans est ainsi démontrée par ce seul exemple, commente Chris Bowler. Ce phénomène compris, confirme le Dr Naïr, c’est ainsi que l’on a pu faire le lien entre une épidémie de choléra qui débuta au Pérou et se dissémina ensuite à toute l’Amérique latine après un bon siècle d’absence : sous l’effet d’El Nino, le plancton a probablement disséminé le Vibrio cholerae sur ces côtes, notamment via un poisson beaucoup consommé là-bas. ‘‘La découverte du Dr Colwell est un tournant dans la compréhension du choléra’’, souligne Balakhrish Naïr.

Jérôme Bastion

* Un bacille est une bactérie de forme allongée dite « en bâtonnet », par opposition à la forme cocci (« ronde »).
** Efflorescence planctonique